Turquie – Côte d’Ivoire : Me Ozgur Asik «L’offensive turque en Afrique est réelle»

Me Ozgur Asik est un avocat qui exerce dans les barreaux de plusieurs pays. Après des études à Strasbourg puis Paris, il intègre le plus grand cabinet français dans lequel il a acquis une solide expérience en droit des affaires. Fondateur en 2006 de Inlawco, un des plus grands cabinets d’avocats d’Istanbul, il assiste des opérateurs étrangers, principalement francophones, des sociétés, des institutions étatiques ou encore des personnes physiques. Également installé à Abidjan, Côte d’Ivoire, il évoque avec nous le référendum en Turquie et aussi l’action de ce pays, ses hommes d’affaires sur le continent africain.

La Turquie construit une relation sans “arrogance” avec l’Afrique

Me. Asik, pourquoi le président Tayyip Erdogan a-t-il besoin de réformer la constitution de son pays la Turquie ?

Le projet n’est pas nouveau. Mais le Président turc avait reçu des signaux contre le système présidentiel, lors de suffrages précédents. Même dans son camp, des voix importantes se sont élevées, pour contester soit son bien-fondé, soit son timing. Mais le coup d’État raté du 15 juillet dernier a rendu nécessaire un pouvoir fort. Fort à l’intérieur, mais aussi vis-à-vis des partenaires internationaux. Je pense que tôt ou tard, les alliés traditionnels de la Turquie devront tenir compte de cet état de fait : la Turquie dispose d’un Président fort et stable. Cela devrait atténuer des velléités de telle ou telle puissance étrangère, qui voudrait la chute du Président turc.

Le oui au référendum pour réformer la constitution ne l’a emporté qu’à 51,37%. Ce projet traduira-t-il fidèlement les aspirations des Turcs ?

Me Ozgur Asik évoque le referendum de la Turquie sur la nouvelle constitutionJe pense que oui. D’autant que 50 millions sur 58 millions d’inscrits se sont déplacés pour voter. C’est inédit. Preuve de la volonté de tous, partisans du « oui » ou du « non », d’exprimer leurs aspirations.

Les Turcs aiment les leaders. Les Turcs veulent un président fort et durable. C’est notamment cette aspiration qui l’a emporté. Si le « oui » l’avait emporté de quelques centaines de milliers de voix, alors les irrégularités auraient pesé. Mais le oui l’a emporté avec plus de 1,3 million de voix. Donc nous devons considérer que oui, la majorité des Turcs aspirent à ce projet.

L’opposition a annoncé qu’elle contestera le résultat qu’elle estime entaché d’irrégularités. Qu’en pensez-vous ?

Personne en Turquie ne conteste qu’il y a eu des irrégularités. Mais les observateurs étrangers s’arrêtent à ce fait, sans aller plus loin et en tirant une conséquence hâtive sur la régularité du référendum, voire jusqu’à s’interroger sur la légitimité du suffrage.

De quelles irrégularités parle-t-on concrètement ? de bulletins de vote qui ne revêtent pas un cachet au dos. Certes, c’est inacceptable de la part d’un Conseil Supérieur des Élections, qui a organisé huit votations en dix ans et dont le seul travail depuis des mois était de s’assurer que chaque bulletin soit estampillé. Ce ne fut pas le cas partout dans toutes les urnes. C’est inacceptable. Mais suite aux procès-verbaux et questions posées à ce Conseil durant la journée de votation, ce dernier a pris la décision de valider les bulletins, non estampillés ou qu’il l’ait été par après « à partir du moment où il n’est pas contesté que ces bulletins proviennent de l’extérieur ». C’est très précisément le fond du contentieux. Or personne n’invoque la possibilité de bulletins venus d’ailleurs, pour « bourrer » les urnes.

Donc ces irrégularités ponctuelles ne changent pas le rapport de force entre le « oui » et le « non », donc la volonté populaire.

Les votants dans les grandes villes comme Ankara, Istanbul Antalya ou Adana ont dit « non » en majorité lors de ce référendum. Quel commentaire faites-vous ?

Les analystes disent que les jeunes et étudiants ont voté majoritairement « non ». Or la population jeune est très importante en Turquie. Avec plus de 13 millions, ils représentent près de 20% des votants. Or ces jeunes sont dans les grandes villes.

La nouvelle constitution renforcera le pouvoir du président Recep Tayyip Erdogan. A-t-on besoin d’un président trop puissant dans une démocratie ? 

Il faut d’abord préciser que ce n’est pas un référendum pour renforcer les pouvoirs de Recep Tayyip Erdogan, mais celui du Président de la République en Turquie. Aujourd’hui c’est lui, demain ce peut être quelqu’un d’autre. L’opposition n’a qu’à faire son travail et si la volonté populaire souhaite changer de Président, les élections présidentielles sont prévues pour 2019.

S’agissant de la puissance d’un président dans une démocratie, tout dépend d’où on regarde. Sur la scène internationale, force est de constater que ce sont les présidents forts qui pèsent. Or la Turquie se trouve désormais à la frontière d’un conflit qui s’enlise, où les alliés traditionnels de la Turquie se sont désolidarisés. Le Président Erdogan a du diversifier les soutiens et alliances (Russie, Golfe), au vu des désaffections chez nos alliés historiques, dont au premier chef l’UE. La faute revient à l’UE, qui n’a pas eu une politique sincère et cohérente avec la Turquie.

Aujourd’hui en 2017, on parle d’un possible retour à la peine de mort en Turquie. Vous qui êtes un homme de droit, que pensez-vous du referendum annoncé à cet effet ?

Je n’y crois pas et je ne suis pas favorable.

Mais je refuse aussi que le débat soit interdit d’avance, au motif inacceptable que l’UE ne serait pas contente. Nous sommes en démocratie. Les hommes politiques doivent écouter leurs bases. Or la base a vécu un coup d’État. Cela se traduit par une certaine conscience populaire, que la justice doit apaiser. Le débat même sur la peine de mort permettrait d’apaiser cette conscience. Aller plus loin, je ne le crois pas. La grande majorité est contre. Mais si des voix venues de l’étranger continuent de s’élever trop fort, pour dire que le débat ne doit pas avoir lieu, cela peut se retourner contre le but recherché ; celui d’empêcher qu’un tel référendum se tienne.

Je pense qu’au lieu du référendum sur la peine de mort, le Président Erdogan pourrait solliciter la volonté populaire sur un « oui » ou « non » à la candidature de la Turquie à l’UE. Et là, nous pourrions tous être surpris du résultat.

On vous sait entre Paris – Istanbul et Abidjan où vous avez même des bureaux. Jouez-vous un rôle dans l’offensive turque en Afrique et en Côte d’Ivoire, et lequel ?

Abidjan - Turquie, Me Ozgur Asik et son équipe d'avocats d'affaires

Oui je puis dire que nous avons la seule équipe transnationale, qui conseille à la fois les opérateurs étrangers en Afrique de l’Ouest (principalement des consortiums internationaux) d’une part et les investisseurs ou États africains en Turquie et Europe d’autre part.

Quand nous sommes cotés « blancs », ce sont surtout des structurations de projets d’infrastructures, en PPP ou de gré à gré avec des financements complexes et concessionnels. Côté africain, nos clients sont les états ou les groupes ou banque internationales, principalement pour les représenter dans les arbitrages internationaux. À titre personnel, je suis aussi souvent nommé comme arbitre par ces entités.

L’offensive turque en Afrique est réelle. Oui la sécurité juridique et le confort d’avoir des équipes d’avocats à leur portée, de par la langue et la culture juridique, est un plus pour ces opérateurs. Donc oui, nous contribuons à cette dynamique, qui est en faveur des Africains. Depuis Abidjan, où nous nous appuyons sur les compétences du cabinet d’avocats BAZIE, KOYO & ASSA, nous sommes actifs dans la sous-région.

Me Ozgur Asik “L’Afrique fait plus que m’intéresser…”

Que pensez-vous de l’Afrique qui visiblement vous intéresse ?

L’Afrique fait plus que m’intéresser. C’est désormais ma deuxième terre. Je crois en l’émergence et je suis fier d’y apporter mon grain de sable, via notre cabinet d’avocats et les entreprises que nous apportons, notamment en Côte d’Ivoire.

L’Afrique est un continent plein d’espoir. Nos rôles et missions sont de faire en sorte qu’ils se réalisent, pour le bien de tous.

Peut-on dire que la Côte d’Ivoire sert de porte d’entrée à la Turquie sur le continent africain ?

De fait Abidjan est le port de la sous-région. Donc la porte d’entrée des pays de la CEDEAO. Mais il est vrai que les Turcs qui sont plutôt anglophones sont plus à l’aise dans les pays où on parle l’anglais. Or ce n’est pas trop le cas en Côte d’Ivoire.

Mais la moindre des choses est d’une part qu’ils recrutent des francophones et surtout, qu’ils s’associent avec des acteurs locaux. Ils n’en manquent pas.

Quelle vision ont les hommes d’affaires turcs de l’Afrique ?

Souvent, ils ne font pas la différence entre les Africains. Or les cultures juridiques, mode de faire des affaires, la gouvernance ne sont pas les mêmes partout. Donc nous essayons d’informer nos clients turcs que l’Afrique est multiple.

Mais je constate que les Turcs, contrairement à d’autres (que je ne citerais pas), sont humbles dans leur approche, évitant une certaine arrogance que peuvent avoir des hommes d’affaires, investisseurs, financiers, quand ils mettent pour la première fois un pied en Afrique.

Quelles sont les prochaines actions en Afrique du gouvernement et les grandes entreprises turques que vous conseillez ?

Nous travaillons pour que l’environnement juridique et réglementaire soit encore plus propice aux relations économiques bilatérales ou multilatérales. Je pense notamment aux conventions de non double imposition, aux accords de reconnaissance de documents ou jugements. Donc la Turquie fera certainement une autre tournée l’an prochain, pour entériner ce type d’accords, pour rassurer l’investissement en Afrique.

Qui sont vos clients en Afrique ?

Concernant les noms de clients, nous ne pouvons pas les dévoiler. Mais nous conseillons actuellement plusieurs grands groupes dans le cadre de privatisations, PPP, projets d’infrastructures. Mais le plus grand secteur reste l’immobilier. Nous sommes les conseils de consortiums turco-européens, qui souhaitent apporter leur valeur ajoutée et financement, pour réaliser ce qu’ils savent le mieux faire : des résidences, tours d’affaires, centres commerciaux.

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