Côte d’Ivoire : réélection d’Alassane Ouattara, plébiscite ou leurre ?

Alassane Ouattara a été reconduit à la tête de la Côte d’Ivoire pour un autre quinquennat. Le Président sortant a obtenu 83,66% des suffrages exprimés, selon les résultats communiqués par la Commission Electorale Indépendante (CEI). Ce score qu’on qualifierait de « soviétique », est-il le véritable reflet des réalités sur le terrain ?

Alassane Ouattara : son bilan a plaidé en sa faveur

Alassane Ouattara, d’un air décontracté et avec une mine qui laissait transparaître toute sa joie, a déclaré à nos confrères de france24 : « Vous voyez sur mon visage, je suis un homme heureux, avec cette confiance renouvelée de mes concitoyens… 84 % [des voix] avec près de 55 % de taux de participation, c’est quelque chose d’exceptionnel. »

Le Président ivoirien s’est imposé comme l’homme de la rupture, celui qui tranche avec les mauvaises habitudes, et qui s’inscrit dans une logique de développement, ou c’est du moins l’image que ses communicants se sont évertués à lui coller. Mais il est clair que l’ancien Directeur Afrique du Fonds Monétaire International (FMI) a réussi à changer le visage de la Côte d’Ivoire, en seulement quatre années d’exercice du pouvoir.

Le pays est en chantier. La construction du troisième pont dénommé Pont Henri Konan Bédié, symbolise la renaissance du pays. Les infrastructures routières, ferroviaires et aéroportuaires sont passées au peigne fin et font l’objet d’une restructuration titanesque. Et les effets ne tardent pas à se faire sentir : l’aéroport international Félix Houphouët-Boigny vient d’obtenir la certification américaine. Ce qui lui permet d’être le point de départ et d’arrivée de vols directs en provenance ou en partance pour les États-Unis d’Amérique. L’autoroute reliant Abidjan (la capitale économique du pays) à Yamoussoukro (la capitale politique) est maintenant achevée et fonctionnelle.

Au plan sanitaire, les hôpitaux déjà existants ont fait peau neuve : réhabilitation et équipement des services d’urgences du CHU de Cocody ou encore du Centre de néonatalogie du CHU de Yopougon. On assiste également à la construction de centres de santés à base communautaire qui sont des structures sanitaires de proximité.

Le système éducatif fait sa mue, avec la refonte de tout le dispositif (passage au système LMD), la réhabilitation des universités publiques (celles d’Abidjan, Bouaké, Daloa et Korhogo), après deux ans de fermeture, et la multiplication sur toute l’étendue du territoire national d’écoles primaires, de collèges et de lycées.

Autre point fort de son premier mandat, le retour des investisseurs étrangers en Côte d’Ivoire, dû notamment à une nette amélioration de l’environnement des affaires dans le pays et la simplification des modalités de création d’entreprises au niveau du Centre de Promotion des Investissements en Côte d’Ivoire (CEPICI). Alassane Ouattara envisage de faire de la Côte d’Ivoire, un pays émergent à l’horizon 2020. Tout semble bien en marche, mais des bémols subsistent.

Réélection d’Alassane Ouattara, un scrutin entaché de fraudes massives

D’abord, quand on jette un oeil sur la configuration de la CEI ayant conduit le processus électoral, il y a lieu de s’interroger sur la crédibilité du scrutin. La CEI est composée de 17 membres, dont 13 sont issus du RHDP (coalition de partis politiques au pouvoir), y compris Youssouf Bakayoko, le Président de l’institution. À noter que la personnalité de Youssouf Bakayoko pose elle-même un problème : ce dernier est celui là même qui a conduit le processus électoral calamiteux de 2010, qui a entraîné la crise post-électorale ayant fait plus de 3000 morts. Et dire qu’il a été reconduit en dépit de tous ces faits !

Ensuite, les choses au Conseil constitutionnel ne sont guère meilleures qu’à la CEI. À quelques mois de la présidentielle, Francis Wodié, le Président d’alors, démissionne, selon la version officielle donnée par les autorités ivoiriennes. Cependant, ce n’est plus un secret de polichinelle pour personne : Francis Wodié a été démis de ses fonctions parce qu’il a refusé d’outrepasser la Constitution ivoirienne, référence faite à l’article 35 (qui stipule que le Président de la République doit être ivoirien d’origine, né de père et de mère, eux-mêmes ivoiriens d’origine). Cet article est indissociable de l’article 48 (concerne les mesures exceptionnelles qui peuvent être prises par le Chef de l’État) qui a motivé Laurent Gbagbo et le Conseil constitutionnel d’antan à entériner la candidature d’Alassane Ouattara, qui avait été rejetée en 2000, pour nationalité douteuse du candidat. Koné Mamadou, un proche du pouvoir, assure la présidence de cet organe judiciaire.

Enfin,  d’abord, une partie du Front Populaire Ivoirien (FPI) de l’ancien Président ivoirien Laurent Gbagbo, a boycotté le scrutin. La vieille garde du parti composée de ceux qu’on appelle « les gardiens du temple « , à l’instar d’Aboudramane Sangaré et de Laurent Akoun, a estimé que le processus électoral était biaisé depuis le départ. À cela s’ajoute le désistement d’Essy Amara, Mamadou Koulibaly et Charles Konan-Banny, pour disent-ils ne pas se rendre complices de la forfaiture qui se profilait à l’horizon.

La réconciliation n’est toujours pas effective. On pourrait évoquer la difficulté de la tâche, mais il faut dire qu’Alassane Ouattara n’oeuvre pas dans le sens de la cohésion sociale. Bien au contraire, on assiste à des arrestations des membres de l’opposition, comme c’est le cas avec Assoa Adou, Hubert Oulaye, Simone Ehivet Gbagbo (l’ex-première dame) ou encore celles de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé actuellement détenus à La Haye.

Au plan économique, sous Alassane Ouattara, les appels d’offres ont fait place à l’attribution de marchés de gré à gré. Ce qui a pour conséquences d’augmenter le taux de corruption et d’handicaper gravement l’économie ivoirienne.

Alassane Ouattara a certes un bilan qui parle pour lui. Mais les suffrages qu’il a obtenus lors du scrutin présidentiel (83,66%) laissent penser que les règles du jeu qui dictent l’organisation d’une élection n’ont pas été respectées. Les scores soviétiques du Président sortant dans la région du Worodougou (plus de 99% des suffrages exprimés) ou encore dans le Bafing (environ 97%) témoignent de ce fait.

Pensez-vous que le scrutin présidentiel en Côte d’Ivoire qui a conduit à la réélection d’Alassane Ouattara a été crédible ?

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