Nationalistes attardés et stupides

Par Gary SLM
Publié le 29 mai 2017 à 09:52 | mis à jour le 29 mai 2017 à 09:52

Ma fille m’a envoyé la semaine dernière ce texto : « Hey, petit résumé de ma vie, j’ai failli mourir étouffée dans une glacière, j’ai survécu à la guerre civile, un attentat arrive en bas de chez moi, ils visent aussi mon boulot, et là je viens d’apprendre qu’ils ont trouvé une ceinture d’explosifs dans la rue où j’ai dormi ce fameux vendredi... Je crois que là, tu es obligé d’aller à La Mecque et remercier Dieu tous les jours. »

Ce drapeau qui dérange

Explication de texte, de nature à heurter les âmes sensibles, comme on dit à la télévision : au sujet de la glacière, quand elle avait quatre ans la cadette de mes enfants jouait avec ses deux frères sur le balcon quand, alors que sa maman vaquait aux menus travaux de la maison. À un moment, quelqu’un proposa de jouer à la cachette, et sitôt dit sitôt fait pendant que le plus grand clignait et comptait lentement jusqu’à dix, le cadet proposa à sa sœur la cachette idéale. Naïve, et inconsciente du danger comme on peut l’être à cet âge, elle accepta d’entrer dans la glacière de plage et de s’y laisser enfermer. Heureusement qu’il eut la bonne idée d’aller dire à sa maman où il avait caché la benjamine qui fût prestement évacuée de la boîte hermétique où elle était sur le point de mourir asphyxiée.

Sur la guerre civile, elle exagère un peu, mais à peine, car durant la décennie noire qu’a vécue l’Algérie, même des bébés n’ont pas échappé au massacre. Quant aux attentats, en bas de chez elle, j’en sais quelque chose, parce que j’étais à Alger, et j’ai suivi le cœur serré le déroulement du drame, après m’être assuré que ma fille était indemne. En effet, elle avait assisté, ce vendredi soir à un spectacle au Centre culturel algérien de Paris, et comme son quartier était bouclé, elle était allée dormir chez des amis, précisément à Montrouge, là où la ceinture d’explosifs a été retrouvée. Quant à la suggestion d’aller en pèlerinage à La Mecque, elle demande réflexion parce que ce n’est pas l’une de mes priorités. Je crois savoir aussi que La Mecque, c’est en Arabie saoudite, un pays dont on ne dit pas beaucoup de bien depuis les attentats du 13 novembre. Donc, très peu pour moi…

Si je vous ai raconté cette anecdote familiale, c’est seulement pour vous dire que la tuerie du 13 janvier n’a pas fait de victimes seulement à Paris, et en France. Elle a fait des dizaines et des dizaines d’autres victimes indirectes parmi les familles, et bien au-delà des frontières de la France. En plus des établissements, et des clients, ciblés par les tueurs, on a appris les jours suivants que les morts et les blessés appartenaient à quarante-deux nationalités différentes. Alors, vous comprendrez mon émotion, et ma fureur, lorsque je lis les journaux à Paris, et que je parcoure certains réseaux sociaux, et que j’apprends certains faits qui relèvent pour moi de l’apologie du terrorisme. Les dirigeants d’un club de football algérien, le C.A. Batna, ont suspendu l’un de leurs joueurs, Lotfi Dif, qui a manifesté sa solidarité avec les victimes. Après avoir marqué un but, le joueur a soulevé son maillot et a exhibé un t-shirt qu’il portait en dessous et sur lequel le public du stade a pu lire « Ici c’est Paris ».

Je comprends qu’on puisse rester indifférent au malheur des autres, et même des siens, et qu’on ne partage pas le deuil des familles éprouvées. Mais sanctionner un joueur de football, uniquement parce qu’il a du cœur et qu’il le montre, le sanctionner parce que l’on n’aime pas la France ou les Français, c’est se comporter en dirigeant attardé et stupide. Ce comportement est hélas encouragé, pour ne pas dire suscité, par certains hommes politiques qui n’hésitent pas, eux, à se précipiter à Paris au moindre petit bobo pour s’y faire soigner. Faites ce que je vous dis, mais ne faites pas ce que je fais : les revanchards des deux camps qui continuent « leur guerre d’Algérie » trouvent encore des gens assez bornés pour les écouter, et les suivre. L’autre jour, sur Face Book, une « amie » m’a lancé cette injonction : « enlève ce drapeau français, je ne le supporte pas ! » Je l’ai bloquée en guise de réponse.


Salah AREZKI