Burkina Faso : vive la révolution ! Et après ?

La révolution burkinabè, on en parle ? C'est une expression qui revient fréquemment dans le pays depuis plus de trente ans. Une chose est sûre : cette révolution dont il s'agit ici a bel et bien existé. Mais qu'a-t-elle véritablement apporté au pays ? Reportage.

La révolution a eu plusieurs pères et de multiples visages.

La révolution a été chantée par de nombreuses générations au pays des Hommes intègres. Mieux, des hymnes officieux lui ont été dédiés et chantés par des millions de personnes, quelles que soient leurs nationalités. À l'image de certains faits de la mythologie grecque, chacun y allait de ses croyances, de ses idéaux et fourraient tout ce qui lui semblait extraordinaire dans ces épopées qui ont suscité tant d'espoir chez de nombreux Africains.

Thomas Sankara, le précurseur.

Tout commence réellement un jour du mois d'août de l'année 1983 (le 4 plus précisément) avec l'arrivée au pouvoir du Capitaine Thomas Sankara à la suite d'un coup d'État qui aura évincé Jean-Baptiste Ouédraogo du fauteuil présidentiel. Idéaliste dans l'âme et foncièrement opposé au système impérialiste incarné par la France et les autres puissances, le jeune officier (34 ans) sera à l'origine de mesures drastiques. Soutenu par une horde d'officiers, il commencera par changer l'appellation de son pays : on passera de la dénomination Haute-Volta à celle de Burkina Faso qui signifie le pays des hommes honnêtes.

À la tête du Regroupement des officiers communistes (ROC), le nouveau chef de l'État burkinabè prônait une Afrique progressiste à l'opposé d'une Afrique modérée. Il s'inscrivait sur ce point dans les sillons tracés par le Président guinéen d'alors, Sékou Touré. Modèle pour certains et imposteur pour d'autres, il sera contraint à quitter le pouvoir et assassiné le 15 octobre 1987 par la même occasion. Son compère, Blaise Compaoré prendra les rênes du pays. La révolution venait ainsi de prendre fin.

La chute de Blaise Compaoré, le point de départ de la seconde révolution.

Blaise Compaoré sortira de l'ombre de son camarade de lutte, Thomas Sankara, parachutiste comme lui. Le nouvel homme fort du Burkina Faso remettra en question les choix de son prédécesseur. Il renouera avec la France, favorisera sa réimplantation dans le pays et lui donnera même carte blanche pour ce qui est des orientations qui concernent l'avenir de son pays. L'enfant de Ziniaré, au Nord de Ouagadougou (la capitale) fera baisser les ardeurs de ceux qui auront cru en une révolution qui permettrait d'instaurer un ordre nouveau.

Plusieurs scandales éclateront sous la présidence de Blaise Compaoré, notamment la mort toujours très controversée de Norbert Zongo en 1998 (du nom d'un journaliste qui enquêtait sur une affaire dans laquelle le frère cadet du Président, François Compaoré était cité). Pour asseoir son autorité, il créera le Régiment de Sécurité Présidentielle (RSP) dirigée par le Général Gilbert Diendéré. Conscient également du fait que pour briguer d'autres mandats présidentiels, il devait polir son image, le « Beau Blaise » mettra sur pied le Congrès Pour la Démocratie et la Paix (CDP) au milieu des années 90 (en 1996). En octobre 2014 et après 27 ans de règne, il sera contraint de prendre la fuite après une insurrection populaire de ses compatriotes révoltés. Fin de l'histoire.

La révolution d'octobre 2014.

Face à la volonté de Blaise Compaoré de briguer un autre mandat pour l'élection présidentielle, le peuple burkinabè descendra massivement dans les rues dès le 30 octobre 2014 pour crier sa colère, signe de son mécontentement. Les mouvements de la société civile locale telle que Le balai citoyen monteront en première ligne de cette révolte populaire. Au départ pacifique et à but dénonciateur de la violation de la Constitution par le régime, la manifestation a pris une autre tournure quand les populations ont décidé de s'attaquer aux symboles de l'État qui incarnaient selon elles, la forfaiture du parti présidentiel, le CDP.

Le 31 octobre, les partis de l'opposition et certains dissidents du CDP, en l'occurrence Salif Diallo et Roch Marc Christian Kaboré, rejoindront les rangs des révolutionnaires. Ce sera le coup de grâce pour M. Compaoré qui annoncera sa démission dans la foulée et partira en exil le même jour, terré dans un cortège de plusieurs véhicules. C'est la victoire de la rue sur « l'imposture ».

Un comité de transition sera ensuite installé avec à sa tête le Président Michel Kafando qui sera secondé dans sa tâche par le Lieutenant-Colonel Isaac Yacouba Zida, le numéro 2 du RSP. C'est donc une nouvelle ère qui s'ouvre.

Le Général Gilbert Diendéré surgit pour freiner la révolution.

Alors que les Burkinabè croyaient avoir tourné la page Compaoré, les vieux démons du passé vont refaire surface pour les convaincre du contraire. Le 17 septembre 2015, la majeure partie des éléments du RSP placés sous le commandement du Général Gilbert Diendéré feront irruption en plein Conseil des ministres, mettront la main sur la classe dirigeante du Faso et annonceront à leurs interlocuteurs le changement de l'ordre constitutionnel. Pour faire plus simple, c'était un coup d'État.

C'est avec beaucoup d'étonnement que les populations apprendront via les radios, sites internet et les télévisions étrangères ce qui était en train de se fomenter. Les chancelleries occidentales s'empresseront de condamner le putsch. La Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) se saisira du dossier et engagera une médiation illico, conduite par le chef de l'État sénégalais, Macky Sall. Entre-temps, les mécanismes qui avaient conduit à l'éviction de Blaise Compaoré se mettront de nouveau en branle avec encore une fois la société civile en rôle de meneur de jeu… Après moult tractations, les putschistes plieront l'échine, seront arrêtés puis incarcérés.

Roch Kaboré arrive au pouvoir.

Roch Marc Christian Kaboré est élu à la majorité absolue Président de la République du Burkina Faso à l'issue du premier tour de l'élection présidentielle du 29 novembre 2015. Les Burkinabè veulent croire de nouveau en la beauté du ciel au regard du fait que le scrutin a été jugé libre, démocratique et transparent par les observateurs locaux et internationaux. Même si les Burkinabés n'oublient pas que Roch Kaboré (le chef de l'État) et Salif Diallo (le Président de l'Assemblée nationale) sont d’anciens bras droits de Blaise Compaoré, ils espèrent que le changement tant chanté viendra d’eux.

Début janvier 2016, Paul Kaba Thieba est nommé Premier ministre et un gouvernement est formé. C'est le retour à l'ordre constitutionnel. La vie reprend son cours normal jusqu'à ce vendredi 15 janvier autour de 19h30. Des terroristes issus d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) s'attaqueront au Splendid Hôtel et au restaurant Le Cappuccino situés sur l'avenue Kwamé Nkrumah, en plein coeur de Ouaga. Bilan de l'attaque : 30 morts.

Les Burkinabè sont sous le choc, mais découvriront une semaine après cet évènement malheureux qu'ils ne sont pas encore au bout de leurs peines. Le serpent étant juste endormi, ils ont trop vite fait de crier victoire. Le 22 janvier dernier, des hommes armés identifiés comme des éléments de l'ex-RSP (entre-temps dissous par la transition) attaqueront la poudrière de Yimdi, emportant avec eux du matériel militaire. La révolution traverse une nouvelle zone de turbulence.

À la lecture de l’actualité du pays des Hommes intègres, on s’aperçoit de la grandeur du désir de changement qui habite ce peuple. Malgré l’hésitation des démons à rompre avec les pratiques du passé, le peuple se doit plus que jamais d’être vigilant pour éviter de perdre ce qu’il a si fièrement arraché, parfois au prix de son sang. Le président Roch Marc Christian Kaboré semble en avoir pris la pleine mesure si l'on en s'en tient à ses premiers discours. Il ne devra seulement pas oublier de faire de ses compatriotes ses vrais alliés puisque la bataille qu’il porte désormais s’annonce longue et farouche.

Le premier pas de ce long chemin commence par la prise de décisions qui seront parfois difficiles. La menace n'est plus sur le seul terrain du pouvoir d'achat, il est aussi sur le plan de la sécurité. Le président Roch Kaboré devra jouer, soit de fermeté, soit de compromissions, le tout sera de savoir l'expliquer à ses compatriotes puisqu'il n'y a pas de développement possible sans un environnement de paix. Seule condition pour la dernière révolution de survivre à la réalité du monde d'aujourd'hui.