Côte d'Ivoire : comprendre la crise ivoirienne point par point

En Côte d'Ivoire, la crise est passée par là. Se déclinant sous plusieurs formes, qu'elle soit politique, soit militaire, ce pan de l'histoire du pays a laissé de nombreux stigmates qui continuent d'entacher gravement la cohésion sociale. Entre le procès de Gbagbo et l'acharnement du camp Ouattara sur les pro-Gbagbo, que s'est-il réellement passé pour qu'on en arrive là ?

La Côte d'Ivoire revient de loin.

La Côte d'Ivoire, naguère réputée pour être un havre de paix, a sombré dans le chaos en un temps record. Des faits marquants peuvent servir de points d'encrage pour en savoir plus sur la crise ivoirienne et comprendre ses tenants et ses aboutissants. De 1999 à 2011, il aura fallu un peu plus d'une décennie, soit douze ans exactement, pour que le pays chamboule du mauvais côté.

24 décembre 1999 : le Général Robert Guéï renverse Henri Konan Bédié.

Le Général Robert Guéï entrera dans l'histoire de la jeune nation ivoirienne comme le commanditaire du premier coup d'Etat survenu dans ce pays. Aux premières heures du 24 décembre 1999, des mutins prennent d'assaut les institutions de la République avant de faire irruption dans les locaux de la télévision publique, la Radiodiffusion Télévision Ivoirienne (RTI) pour annoncer officiellement la chute du Président Bédié (au pouvoir depuis la mort de Félix-Houphouët-Boigny en 1993).

Le Comité National de Salut Public (CNSP) est aussitôt mis en place par le Général putschiste et prend possession de tous secteurs clefs de l'Etat. Les membres les plus connus sont entre autres les Généraux Palenfo (numéro 2 du CNSP) et Abdoulaye Coulibaly (bombardé patron de l'Aéroport international d'Abidjan et fait office de l'oeil du gouvernement dans la gestion d'Air Côte d'Ivoire), le Colonel-major Mathias Doué (parachuté Général de division et chef d'état-major de Laurent Gbagbo de 2000 à 2004). Sous la pression du peuple, Robert Guéï sera contraint de quitter le pouvoir à la suite de sa défaite à la présidentielle d'octobre 2000.

19 septembre 2002 : un coup d'Etat manqué contre Gbagbo se mue en rébellion armée.

Laurent Gbagbo est en voyage en Italie quand des tirs à l'arme lourde se font entendre à Abidjan (la capitale économique) ce 19 septembre 2002. Le chef de l'Etat ivoirien écourtera sa visite sur le vieux continent pour rentrer sur les bords de la lagune Ebrié. Repoussés d'Abidjan par les forces de Défense et de Sécurité, les assaillants poseront leurs valises dans les zones centre, nord et ouest dites zones CNO. Au nombre des victimes, le Général Robert Guéï et le tout-puissant ministre ivoirien de l'Intérieur et de la Décentralisation, Me Emile Boga Doudou.

Entre combats sur tous les fronts et périodes de cessez-le-feu favorisés par des accords de paix multiples (accords de Linas Marcoussis, de Lomé, d'Accra, de Pretoria et de Ouaga), le conflit s'enlisera. Les intérêts en jeu commencent à apparaître au grand jour avec la fusillade de l'Hôtel Ivoire (Sofitel Hôtel Ivoire) où des soldats français ont tiré délibérément sur des manifestants aux mains nues qui étaient venus dénoncer l'ingérence de la France dans une affaire ivoiro-ivoirienne. C'était en novembre 2004. Quelques jours avant cette altercation, la force Licorne (les forces françaises stationnées en Côte d'Ivoire) détruiront la flotte ivoirienne alors que celle-ci était au sol à Yamoussoukro (la capitale politique). Pendant ce temps, la rébellion désormais appelée Mouvement Patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI) gagnera du terrain.

Décembre 2010 : le second tour de la présidentielle débouche sur la guerre.

Le scandale viendra de la Commission Electorale Indépendante (CEI) dirigée par Youssouf Bakayoko reconduit à son poste par le nouveau régime), un membre du PDCI-RDA (parti de l'opposition). Selon les textes, la structure en charge de l'organisation des élections en Côte d'Ivoire a 72 heures, soit trois jours pour proclamer les résultats provisoires, quitte au Conseil constitutionnel présidé par Paul Yao N'dré (issu du parti au pouvoir) de les confirmer ou de les infirmer. Et contre toute attente, la CEI se rendra à l'Hôtel du Golf (le quartier général du candidat Alassane Ouattara) pour communiquer les résultats, certifiés par la même occasion par l'Opération des Nations Unies en Côte d'Ivoire (Onuci). Ce geste créera un tollé.

Comme il fallait s'y attendre, au nom du Conseil constitutionnel (le juge électoral), Paul Yao N'dré annulera certains résultats dans des régions du pays jugées favorables à Alassane Dramane Ouattara (ADO) pour fraude, et donnera Laurent Gbagbo vainqueur du second tour de la présidentielle. Le bicéphalisme à la tête de l'Etat de Côte d'Ivoire venait ainsi d'être officialisé, entraînant sur son passage une crise des institutions. C'est le début de ce qui sera appelé l'assaut final qui prendra une tournure dramatique à partir de mars 2011.

11 avril 2011 : Gbagbo est capturé dans sa résidence, en compagnie de ses proches.

Gbagbo tombera dans les filets des Forces Républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI) fortement soutenues par l'armée française qui aura déployé l'équivalent d'une garnison pour cette opération. Isolée au plan politique, diplomatique et militaire, la stratégie de Laurent Gbagbo aura montré ses limites. Comme quoi, une guerre ne se gagne jamais seul. Surfant sur la vague du Panafricanisme défendu par Patrice Lumumba, Thomas Sankara et autres, il n'aura pas forcément compris les implications d'une telle démarche qui se révèle suicidaire dans le monde d'aujourd'hui.

Comme en 2000, il espérait en l'aide du peuple après les multiples défections de ses collaborateurs (civils et militaires). On citera volontiers le cas du haut commandement de l'armée : les Généraux Phillipe Mangou (chef d'état-major nommé Ambassadeur au Gabon), Kassaraté Tiapé Edouard (Commandant supérieur de la Gendarmerie nationale ; nommé Ambassadeur au Sénégal), Affro Yao Raphaël (le Commandant en second ; il est à la retraite) ou encore Bredou Mbia (Directeur général de la Police nationale et reconduit à son poste).

Capturé le 11 avril 2011, il sera transféré à Odienné (Nord de la Côte d'Ivoire) avant d'être extradé à La Haye en novembre 2011. Accusé de crimes contre l'humanité pour son implication dans la grave crise post-électorale qui aura fait plus de 3000 morts selon les chiffres officiels, son procès s'est ouvert depuis ce 28 janvier 2016 et se poursuit à l'heure actuelle.

Une question subsiste toutefois : pourquoi la CPI et le reste de la communauté internationale se contentent-elles de cibler l'un des protagonistes du conflit en Côte d'Ivoire et laissent prospérer l'autre protagoniste ?

Selon toute vraisemblance et au regard des faits, toutes les parties (pro-Gbagbo et pro-Ouattara) doivent répondre de leurs actes devant les tribunaux pour que justice soit rendue. Si le massacre d'Abobo (nord d'Abidjan) est un fait, ceux de Nahibly, petit Duekoué et Guitrozon symbolisent parfaitement l'extermination du peuple Wê (pro-Gbagbo) et ne doivent pas restés impunis.

Les hommes, tous autant qu'ils sont, écrivent l'histoire, passent leurs chemins et meurent. Mais la Côte d'Ivoire doit continuer d'exister en ayant fait au préalable son deuil mais un deuil objectif sans distinction de préjudices subis. Il y va de l'avenir des générations à venir.