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Damana Pickass, Dahi Nestor, Blaise Lasm : le PPA-CI a-t-il abandonné les siens en prison ?

Patrice Dama
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Laurent Gbagbo - Damana Pickass et Blaise Lasm

Reverra-t-on bientôt en liberté Damana Pickass, Dahi Nestor, Blaise Lasm ou Koné Boubacar ? En 1989, quand Innocent Anaky Kobena tombe dans les filets du régime d’Houphouët-Boigny, le FPI n’a ni siège présentable, ni argent, ni existence légale. Le multipartisme ne sera même pas autorisé avant mai 1990 et pourtant le parti déplaçait des montagnes. Meetings, marches, tribunes dans les journaux, négociations en coulisses menées par des intermédiaires introduits au Palais permettaient aux opposants de faire avancer les causes qu’ils défendaient.

À la tête de cette agitation, un enseignant d’histoire quadragénaire qui marche en tête de ses propres cortèges et qui n’a personne au-dessus de lui pour lui souffler la stratégie. Laurent Gbagbo n’avait pas d’ancien chef d’État comme mentor, il n’avait que des militants et du culot.

Trente-sept ans plus tard, le même homme préside un parti politique bien installé, doté d’un siège à Cocody-Riviera Bonoumin et il a une direction collégiale toute neuve et un appareil de communication qui tourne. Sauf que trois de ses cadres les plus visibles sont derrière les barreaux et la rue est étrangement calme comme si les pro-Gbagbo basculés sur les réseaux sociaux n’existaient pas physiquement dans le pays.

Ce que le parti fait, et ce qu’il ne fait pas

Soyons précis, parce que le PPA-CI n’est pas resté les bras croisés. En novembre 2025, l’ex-Président Laurent Gbagbo lance bien l’Initiative pour la libération des prisonniers d’opinion. L’ILPO documente, assiste les familles, coordonne les avocats et plaide auprès des organisations de droits humains. Une collecte a même été lancée auprès des militants de base sous le mot d’ordre « Je donne 1000 FCFA pour les prisonniers politiques ».

C’est Emmanuel Ackah, coordonnateur général de la structure, qui est en personne allé jusqu’au domicile du cardinal Ignace Bessi Dogbo en février 2026 pour exposer la situation des détenus politiques du PPA-CI. La diaspora suisse du parti a elle aussi collecté des fonds et des vivres pour les détenus. Les avocats du parti parlent à RFI et chiffrent à plus « d’un millier » les personnes toujours détenues après les manifestations d’octobre 2025. 399 d’entre elles ont été condamnées à trente-six mois de prison ferme sur un premier groupe. Tout cela existe bel et bien. Toutes ces initiatives sont utiles et tout cela est de l’humanitaire.

Un parti politique qui répond à une offensive judiciaire par des colis, des visites pastorales et des communiqués a déjà accepté le terrain que l’adversaire lui a choisi. Il gère les conséquences au lieu de contester la cause. Les détenus du PPA-CI ne sont pas victimes d’une catastrophe naturelle. Ils sont dans une prison pour une raison politique, et une raison politique ne se règle ni au tribunal ni à la sacristie.

Le cas Blaise Lasm en dit plus long que tous les communiqués

Blaise Lasm était secrétaire général adjoint chargé des relations avec les prisonniers politiques. C’est sa fonction dans l’organigramme qui lui vaut son actuelle incarcération. Il n’a mené aucune action ni tenu de propos répréhensibles qu’un juge ivoirien pourrait retenir contre lui. Et pourtant le 30 septembre 2025, il est déféré au Pôle pénitentiaire d’Abidjan depuis la Préfecture de police où il s’était rendu sans convocation préalable.

Selon une source policière, la surprise était totale lorsqu’il a été aperçu sur place parce que son nom n’était pas présent sur la liste des invités attendus ce jour-là. Il lui aurait même été signifié dans un premier temps à son arrivée sur place qu’il n’avait rien à faire là au contraire de Dahi Nestor Douhouré, convoqué lui pour ce qui sera qualifié plus tard « d’appel à l’insurrection, atteinte à la sûreté de l’État, trouble à l’ordre public et inobservation d’une décision du Conseil constitutionnel ». Le responsable des prisonniers est lui-même devenu prisonnier sans trop savoir pourquoi après un ping-pong téléphonique entre des agents sur place et des donneurs d’ordres non nommés à l’autre bout du fil.

Voilà pour la première humiliation. La seconde arrive huit mois plus tard.

Le 12 mai 2026, à deux jours du premier congrès ordinaire du parti, un communiqué signé par Emmanuel Ackah écarte cinquante-trois cadres et militants des assises, dans l’attente de procédures disciplinaires. Sur cette liste figurent Ahoua Don Mello, Stéphane Kipré et Blaise Lasm. « Relisez ce nom ». Un homme incarcéré depuis huit mois pour des faits liés à la mobilisation de son parti se voit interdit de participer au congrès de ce même parti. Il n’aurait pas pu y aller de toute façon parce qu’il est en prison. Le geste n’en est que plus révélateur : il fallait que ce soit écrit noir sur blanc.

Pendant que la machine disciplinaire tourne à plein régime contre les siens, aucune démarche publique n’est engagée par le PPA-CI vers l’exécutif pour obtenir la libération de ceux qui sont déjà tombés. Le parti a trouvé le temps de trier ses militants. Pas celui de négocier leur sortie.

Le 27 juillet 2026, dix cadres claquent la porte pour rejoindre Ahoua Don Mello. Le PPA-CI répond qu’ils ne sont que de simples militants sans responsabilité aucune. Peut-être. Mais un parti qui perd ses gens par la porte de sortie pendant que d’autres partent par la porte de la prison devrait s’interroger sur le lien entre les deux.

Damana Pickass, le fidèle qu’on laisse s’enfoncer

Le dossier Damana Pickass est plus lourd encore. En février 2025, le tribunal criminel d’Abidjan-Plateau le condamne à dix ans de prison dans l’affaire de l’attaque du camp militaire d’Anokoua Kouté, assortis de cinq ans de privation de droits civiques, sans mandat de dépôt. En novembre 2025, il est arrêté dans une planque à Bingerville, dans le sillage des violences électorales. Son avocate, Me Roselyne Aka-Serikpa, indiquait en juin 2026 que les chefs d’accusation retenus contre lui étaient passés d’une vingtaine à trente et un.

Trente et un chefs d’accusation. Le chiffre n’est pas juridique, il est politique. On n’empile jamais trente et une qualifications contre un homme pour obtenir une condamnation. C’est comme si la justice ivoirienne se donnait plus de chances de le condamner dans ce qui ressemble à un ticket loto à gratter de la LONACI. On les empile pour le neutraliser, et pour faire savoir aux autres ce qui les attend.

Pickass est un homme important au PPA-CI et Laurent Gbagbo le compte parmi ses plus grands fidèles. Il est aujourd’hui dans une cellule, et son parti a répondu à sa neutralisation en confiant l’animation à un ancien ambassadeur de soixante-dix ans passés.

Cinq têtes qui ne remplacent pas une paire de jambes

La nouvelle direction collégiale du PPA-CI annoncée le 10 août 2026 mérite d’être lue de façon très attentive. Assoa Adou (81 ans) veille au respect des statuts. Hubert Oulaye (72 ans) préside les réunions du comité central. Emmanuel Ackah, qui est dans la même tranche d’âge, anime le parti. Justin Katinan Koné, qui est le plus jeune (60 ans), garde la politique générale, sauf qu’il n’est pas assez charismatique pour guider un rapport de force. Sébastien Dano Djédjé (72 ans) supervise depuis le Conseil stratégique et politique.

Cherchez, dans cette répartition, une personnalité capable de faire descendre les militants dans la rue. Cherchez qui, parmi ces cinq, a une base personnelle capable de bloquer un carrefour à Yopougon un lundi matin.

Le sociologue Abdourahmane Barry a résumé la chose avec charité : ces responsables assurent la gestion quotidienne, le leadership reste chez Gbagbo, donc une passe de Laurent à Gbagbo. En clair, on a réorganisé un secrétariat, on n’a pas donné de pouvoir d’action à quelqu’un. Et dans ce Top 5 du PPA-CI, chacun se dit en son for intérieur « Il n’y a pas quelqu’un qui est plus quelqu’un que quelqu’un ici ». Bonjour les palabres lors de la prise de décisions stratégiques. Donnez cinq têtes à un serpent si vous voulez le rendre plus lent, indécis et imprécis.

Ce n’est pas une insulte à ces hommes qui ont une histoire et des compétences. Mais on ne répond pas à une offensive de rue par un organigramme. Le PPA-CI vient de distribuer des attributions administratives au moment précis où il aurait fallu désigner un chef de terrain.

L’orgueil coûte cher à ceux qui n’ont pas les moyens de le payer

Personne n’ignore ce qu’il faudrait faire pour obtenir la libération des cadres emprisonnés. Ce dossier ne se dénouera sûrement pas devant la juge d’instruction du dixième cabinet. Il se dénouera le jour où le Président Laurent Gbagbo décrochera son téléphone, ou enverra quelqu’un le décrocher pour lui, en direction du Président Alassane Ouattara. La libération de Lida Kouassi Moïse le 6 juillet 2026, après onze mois de détention, montre bien que le pouvoir sait relâcher quand il y trouve un intérêt. Ces choses ne se traitent pas par des « émotions » ou des états d’âme. Elles se sont toujours traitées ainsi en Côte d’Ivoire.

Mais demander est un aveu, et Laurent Gbagbo ne demande pas. On peut trouver cela noble et même majestueux. Mais il faut aussi mesurer le prix, et surtout regarder qui le paie. Ce n’est pas l’ancien Président de la Côte d’Ivoire qui dort au Pôle pénitentiaire d’Abidjan. Ce sont Blaise Lasm, Damana Pickass, Dahi Nestor, Koné Boubacar et le millier d’anonymes ramassés dans les rues d’octobre 2025 dont l’ILPO tient la comptabilité. La fierté du chef se règle en années de cellule pour les militants.

À quatre-vingt-un ans, le Président Laurent Gbagbo ne prendra plus la tête d’un cortège de protestation. Cela n’a rien de déshonorant. C’est un fait biologique que personne ne peut lui reprocher. Ce qu’on peut lui reprocher cependant, c’est de garder la main sur un parti dont il ne peut plus assumer la fonction principale, qui est de peser physiquement dans le rapport de force.

La question qu’on n’ose pas lui poser

Pourquoi pas des primaires ?

Le PPA-CI compte des fédérations, des coordinations, un fichier de militants, un congrès qui s’est tenu en mai. Rien n’interdit à ce parti d’organiser une consultation interne pour désigner celui qui portera ses couleurs et son quotidien. Le FPI des années 1990 n’avait pas la moitié de ces moyens et il a tenu tête au tout-puissant PDCI-RDA.

Un militant qui vote pour son dirigeant se sent redevable de son choix. Un cadre nommé par en haut ne doit rien qu’à celui qui l’a nommé. C’est toute la différence entre un parti vivant et une écurie.

Et si l’on veut un symbole, il est déjà tout trouvé. Porter Damana Pickass à la tête du PPA-CI depuis sa cellule aurait été le geste politique le plus lourd que l’opposition ivoirienne ait produit depuis des années. Les éternels opposants auraient aussi pu renverser la table en désignant un promotionnel d’Emmanuel Macron, Blaise Lasm, qui n’a sûrement été rajouté à l’accusation que pour stopper sa longue progression de ces dernières années dans le plus grand bastion de son parti. Un choix de ce type transformerait un détenu encombrant en cause nationale. Cela obligerait le pouvoir à s’expliquer sur trente et un chefs d’accusation. Cela dirait surtout aux militants que le sacrifice se paie en confiance et pas en oubli.

Le calcul inverse a été fait en préférant cinq vice-présidences et un conseil stratégique à un leader charismatique capable de porter avec fierté son image de fidèle invétéré de Laurent Gbagbo.

Un haut cadre du PPA-CI disait à propos de la relation Gbagbo-Pickass : « Si Laurent Gbagbo lui demande de sauter d’un pont, il le fera sans jamais chercher les dessous de l’ordre. »

Il reste à savoir combien de temps un parti peut demander à ses jeunes d’aller au front en sachant que la récompense, en cas de chute, sera une collecte à mille francs au mieux et une place sur la liste des exclus du prochain congrès s’ils cherchent une immunité parlementaire fort utile à Stéphane Kipré.

Avec son titre de député de Gboguhé et Zahibo, malgré sa présence dans l’œil du cyclone, il continue de circuler librement et surtout de siéger au parlement là où se façonne l’avenir d’une nation.

Rédigé par

Patrice Dama

Je suis Patrice Dama, journaliste et analyste politique passionné. À travers mes chroniques sur Afrique sur 7, je propose un regard critique et engagé sur l’actualité, afin d’éclairer les grands enjeux politiques et sociétaux du continent. Suivez-moi pour découvrir mes analyses et mes prises de position sur les débats qui façonnent notre époque.

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