Côte d’Ivoire : et si la Fête de l’Indépendance devenait celle de l’apaisement ?
Dans deux jours, la Côte d’Ivoire célébrera son indépendance. Les drapeaux seront de sortie, les discours parleront d’unité et de réconciliation, avec en fond sonore « LE BALLET ZOUGLOU » de VDA. Une fête nationale est aussi un moment de vérité : elle dit ce que le pays est et ce qu’il veut devenir. Or plusieurs centaines d’Ivoiriens demeurent détenus à la suite des tensions de la dernière présidentielle. Le président Alassane Ouattara tient là une belle occasion : ajouter à la commémoration un geste dont les Ivoiriens se souviendraient longtemps.
Quelle fête de l’Indépendance pour la Côte d’Ivoire ?
Le président Alassane Ouattara conduit la Côte d’Ivoire depuis 2011. Quinze années marquées par une croissance soutenue, des chantiers d’envergure et un retour remarqué du pays sur la scène internationale : un bilan que ses adversaires eux-mêmes reconnaissent en partie. La question du nombre de mandats a divisé la classe politique et continue de nourrir le débat, comme il est normal dans une démocratie vivante. Mais ce débat, aussi vif soit-il, ne devrait pas se payer en années de détention.
Nul ne conteste à un chef d’État le devoir de veiller à la sécurité de la nation. Cette vigilance a permis à la Côte d’Ivoire de traverser des séquences électorales délicates sans retomber dans le pire, et beaucoup d’Ivoiriens le savent. Reste qu’une fois le danger écarté, la même exigence de responsabilité invite à desserrer l’étau. Gouverner, c’est protéger ; c’est aussi savoir apaiser.
Lire aussi : Brice Clotaire Oligui Nguema en visite à Abidjan
Beaucoup se souviennent que Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara ont, à certaines heures de leur vie, su se tendre la main : un passeport diplomatique, des soins pour une mère malade. Chaque camp lit cette histoire à sa manière — les uns y voient une dette morale, les autres rappellent qu’un geste d’hier n’engage pas indéfiniment. Ces deux lectures continueront de cohabiter. Mais toutes deux disent la même chose au fond : ces hommes se connaissent, et ce pays a déjà prouvé qu’il savait se parler.
Retour sur les événements et le geste attendu
Revenons à l’automne dernier. À l’approche de la présidentielle d’octobre, des marches avaient été interdites par les préfets. Des Ivoiriens sont malgré tout descendus dans la rue, à l’appel de responsables de l’opposition. Plus de 1 600 personnes sont aujourd’hui encore concernées par des procédures liées à ces événements.
Vu du sommet de l’État, la lecture n’est jamais celle de la rue, et l’on comprend que ces décisions ont d’abord répondu à un souci d’ordre public. La Fête de l’Indépendance tombe dans moins de quarante-huit heures. Le moment serait bien choisi pour montrer que l’ordre rétabli autorise désormais la clémence.
Lire aussi : Côte d’Ivoire : les répétitions du défilé restreignent l’accès au centre des impôts de Yopougon
Koné Boubacar, Damana Pickass, Dahi Nestor, Blaise Lasm et d’autres responsables proches du PPA-CI sont toujours détenus. Leur libération serait reçue, bien au-delà de leurs partisans, comme un signal d’apaisement. Deux d’entre eux, Dahi Nestor et Blaise Lasm, présentent un état de santé préoccupant. Au nom de cette réconciliation que tous, pouvoir comme opposition, appellent de leurs vœux, il serait humain de les rendre à leurs familles.
Une démocratie grandit lorsque les idées s’affrontent sans que les hommes se détruisent
Certains, dans la majorité, jugeront cet appel non-acceptable, et l’on peut entendre leurs raisons. Mais la vie politique est faite de rapports de force : un responsable de l’opposition qui appelle ses militants à manifester n’agit pas en conspirateur, il use du dernier levier dont il dispose. Le droit de manifester est reconnu par nos textes. Passer outre l’interdiction d’une marche constitue une infraction ; ce n’est pas une tentative de renverser l’État.
Le président Ouattara connaît cette grammaire de l’opposition mieux que personne. Il l’a pratiquée, dans cette même Côte d’Ivoire, à une époque où lui aussi affrontait des interdictions et payait cher son engagement. Ni Henri Konan Bédié ni Laurent Gbagbo ne l’ont envoyé en prison. C’est précisément cette expérience qui lui donne aujourd’hui l’autorité morale de poser un geste que nul autre ne pourrait poser à sa place.
Lire aussi : Côte d’Ivoire : Tidjane Thiam envoie une délégation à la fête nationale
Les faits reprochés à ces responsables restent, à ce jour, au stade de l’instruction : dix mois après, la chambre d’accusation poursuit son travail et aucune condamnation n’est intervenue. Personne ne demande à la justice de renoncer à son office. Mais la présomption d’innocence, elle, plaide pour que l’attente du procès se fasse hors des murs d’une prison.
Pourquoi la liberté provisoire serait raisonnable
Que des mesures fermes aient été prises pour éviter que le pays ne bascule à nouveau, on peut le comprendre, et beaucoup y ont vu à l’époque un gage de stabilité. Mais la crise redoutée n’a pas eu lieu et le risque est derrière nous. Dès lors, pourquoi ne pas laisser ces hommes attendre leur procès en liberté, au besoin sous conditions ?
Le parquet, par la voix du procureur Braman Oumar Koné, a justifié ce maintien en détention par le précédent d’une convocation de Dr Boga Sako restée sans suite, l’intéressé ayant pris la fuite. L’argument s’entend. Rien n’indique pourtant que Blaise Lasm, Koné Boubacar, Dahi Nestor ou Damana Pickass sacrifieraient, en prenant la fuite, un capital politique bâti au prix de longues épreuves. Sachez-le, ces personne savaient toutes qu’elles seraient arrêtée bien avant la décision officielle du Procureur. Certains agents des forces de l’ordre chargés de les cuisiner avaient vendu la mèche et pourtant ils sont restés dans le pays jusqu’à leur placement en détention. Ce comportement plaide, à lui seul, en faveur d’une liberté provisoire.
Il existe une logique de sécurité, qui conduit aux mesures les plus fermes. Il en existe une autre, celle de la paix, qui regarde la société telle qu’elle est. La seconde n’affaiblit pas l’État : elle le grandit. Libérer ces détenus, ou à tout le moins les plus fragiles d’entre eux, ne retirerait rien à l’autorité du président Ouattara et lui vaudrait beaucoup. Monsieur le Président, la Fête de l’Indépendance vous en offre l’occasion.
Aiyons oreilles.
Rédigé par
Patrice DamaJe suis Patrice Dama, journaliste et analyste politique passionné. À travers mes chroniques sur Afrique sur 7, je propose un regard critique et engagé sur l’actualité, afin d’éclairer les grands enjeux politiques et sociétaux du continent. Suivez-moi pour découvrir mes analyses et mes prises de position sur les débats qui façonnent notre époque.
Voir ses 822 articlesArticles similaires
Côte d’Ivoire : l’Etat impuissant face à l’orpaillage illégal ?
L’ampleur que l’orpaillage illégal en Côte d’Ivoire suscite des interrogations sur la capacité de l’Etat face au phénomène. Ce mercredi, le porte-parole du gouvernement, Amadou…
D’Abidjan à Ouaga, le prix du carburant dit tout !
La Côte d’Ivoire et le Burkina Faso sont deux pays voisins, mais deux façons opposées de concevoir le pouvoir. Sur le prix du carburant, on…
Critiques contre Tidjane Thiam : Brédoumy met en garde l’entourage de Maurice Kakou Guikahué
Le député Brédoumy Soumaïla prend la défense de Tidjane Thiam et met en garde l’entourage de Maurice Kakou Guikahué. Le porte-parole du PDCI-RDA s’est particulièrement…