Abidjan : actualité ivoirienne, la Côte d'Ivoire en live

Côte d’Ivoire : Komé Bakary, 19 mois sans procès ni verdict

Patrice Dama
Partager :
Komé Bakary
Studio Afrique Sur 7 – Photo : Komé Bakary

Inculpé pour faux et usage de faux, visé par une dizaine de plaintes de propriétaires qui se disent spoliés, l’opérateur immobilier Komé Bakary attend toujours d’être jugé. Depuis l’ouverture de l’information judiciaire le 4 avril 2025, aucune décision n’a tranché son sort. Ni condamnation, ni relaxe. Et ce silence finit par parler à sa place.

Il y a des dossiers que la justice traite vite, et d’autres qu’elle laisse mûrir au point qu’on finit par oublier qu’ils existent. L’affaire Komé Bakary appartient, pour l’instant, à la seconde catégorie. Vingt mois après les premières accusations publiques, les Ivoiriens ne savent toujours pas si cet homme est un faussaire qui a dépouillé des familles ou un acquéreur de bonne foi traîné dans la boue sur les réseaux sociaux. Les deux hypothèses méritent une réponse. La justice n’en donne aucune.

Bessikoi, un terrain et deux propriétaires

Tout part d’une parcelle à Cocody : le lot 1294, îlot 135, dans le lotissement de Bessikoi, sur les terres du village de Djorogobité 2. Deux personnes la revendiquent. D’un côté, Traoré Assetou, qui affirme l’avoir acquise. De l’autre, Komé Bakary, gérant de la société Kotimex-CI Immobilier, qui brandit un arrêté de concession définitive (ACD).

Le 9 décembre 2024, le tribunal de première instance de Bingerville donne raison à Komé Bakary au civil. Le motif est simple : un ACD est un acte administratif qui ne peut être contesté devant ce tribunal tant qu’il n’a pas été annulé par la juridiction administrative. Traoré Assetou est déboutée.

Mi-février 2025, l’affaire déborde des prétoires. Dans une vidéo largement partagée, trois personnes accusent Komé Bakary de s’être emparé de leurs biens avec des documents falsifiés. Certaines disent avoir vu leur maison rasée. Le surnom de « propriétaire terreur » fait le tour d’Abidjan.

Le 18 février 2025, l’intéressé répond. Il dit ne pas connaître Traoré Assetou, explique avoir acheté son terrain auprès de la famille Atto en 2014 et s’être inscrit dans le guide villageois en 2018. Pour lui, ses accusateurs ont été trompés par des vendeurs peu scrupuleux. Ses défenseurs rappellent aussi que la chambre administrative de la Cour suprême a reconnu, en 2015, 2016 et 2017, la compétence du chef de Djorogobité 2 pour signer les attestations sur ce lotissement, longtemps disputé avec le village voisin d’Abobo-Baoulé.

Mars 2025, l’emballement

Le député-maire de Tiassalé et journaliste Assalé Tiémoko s’empare du dossier. Ses accusations sont lourdes. Selon lui, la procuration spéciale utilisée par Komé Bakary pour obtenir des ACD n’existe pas dans les registres : une vérification ordonnée par la présidente du tribunal du Plateau l’aurait établi, et le magistrat dont la signature figure sur le document nie l’avoir signé. Il avance le chiffre de 272 lots obtenus frauduleusement en huit ans à Bessikoi. Il pointe aussi une identité à géométrie variable : Komé Bakary serait déclaré né tantôt à Abobo-Gare, tantôt au Mali.

Les 19 et 20 mars 2025, deux plaignants, Mambo Gérard et Mambo Yapi, saisissent le parquet de Bingerville. Le 23 mars, une note de la Direction de la surveillance du territoire transmise aux postes frontières interdit à Komé Bakary et à Traoré Gnounvié, présenté comme son complice présumé, de quitter le pays. Le 25 mars, Assalé Tiémoko dépose sa propre plainte.

Fin mars, Komé Bakary est entendu une dizaine d’heures, au commissariat du 40e arrondissement puis à la préfecture de police. Le rapport d’enquête recense treize plaintes. Quatre personnes sont auditionnées comme mises en cause, dont deux clercs de commissaires de justice, pour appropriation illégale du bien d’autrui par manœuvres frauduleuses, faux et usage de faux. Komé Bakary et Traoré Gnounvié sont inculpés. Ils restent libres.

Avril 2025, la justice promet

Le 4 avril 2025, le parquet de Bingerville saisit le premier cabinet d’instruction. Le 29 avril, le procureur publie un communiqué : l’information judiciaire est ouverte, la plainte d’Assalé Tiémoko est classée sans suite au motif que les faits sont déjà couverts par la procédure en cours.

Quelques jours plus tard, la procureure Josiane Essienne explique pourquoi l’inculpé n’est pas en prison. Le juge a choisi le contrôle judiciaire, ce qui ne signifie pas, selon elle, que Komé Bakary circule à sa guise. Elle reconnaît la gravité du dossier et promet que l’affaire en cours va aboutir à une décision. C’était il y a dix-huit mois. Nous revenions alors sur les raisons de cette liberté sous contrôle.

Le gouvernement s’explique, la justice se tait

Le 17 juin 2025, le ministre de la Construction, Bruno Nabagné Koné, est interrogé par les députés. Sa réponse surprend : au ministère, les dossiers de Traoré Assetou comme de Komé Bakary sont complets, avec attestation villageoise signée, compulsoire et dossier technique en règle. Autrement dit, l’administration a délivré des papiers en apparence valides à deux personnes pour le même terrain.

Le 31 juillet 2025, une décision de justice remet en cause la nationalité ivoirienne de Komé Bakary. Son passeport est retiré par le parquet. Des documents judiciaires rendus publics plus tôt dans l’année montraient qu’il s’était présenté comme Malien, né à Koira, dans plusieurs procédures antérieures, tout en détenant une carte d’identité ivoirienne depuis 2009. Malgré cette décision, il reste en liberté.

Le 13 août 2025, sur la télévision nationale, Bruno Koné indique que « une dizaine de dossiers » concernent l’opérateur immobilier. Il refuse toute conclusion avant la fin de l’enquête et affirme que les documents ayant servi à délivrer les ACD restent, à ce jour, authentiques. Il appelle les victimes à porter plainte.

Depuis, plus rien. La présidentielle d’octobre 2025, puis les législatives de décembre, ont occupé l’espace. Le 28 août 2026, des notables et représentants de familles de Djorogobité 2 ont réclamé le départ du chef Minkan Assi Joseph, accusé d’avoir signé des doubles et triples attestations, notamment dans le litige Traoré Assetou contre Komé Bakary. Le terrain reste en feu. Le dossier pénal, lui, dort.

Ce que le silence fait croire

Au 31 octobre 2026, aucune ordonnance de renvoi devant un tribunal n’a été rendue publique. Aucun non-lieu non plus. Les plaignants ignorent quand ils seront entendus par une juridiction de jugement. L’inculpé, lui, ne peut pas laver son nom.

Une instruction pour faux sur des titres fonciers est complexe, personne ne le conteste. Il faut des expertises, des confrontations, des vérifications dans les registres de plusieurs administrations. Mais dix-neuf mois sans la moindre communication sur l’état de la procédure, dans une affaire qui a mobilisé le Parlement, un ministre et des milliers de citoyens, c’est un choix. Et ce choix a des conséquences.

Dans l’opinion, la lenteur se lit comme une faveur. Des photos de Komé Bakary aux côtés de cadres du parti au pouvoir ont circulé. Une pétition en ligne demandant son arrestation, lancée en mars 2025, a dépassé les 12 000 signatures. Ces éléments ne prouvent rien. Mais quand l’institution ne dit rien, ce sont eux qui remplissent le vide. Le citoyen qui voit un homme inculpé, privé de passeport, cité dans treize plaintes, continuer sa vie sans avoir été jugé en tire une conclusion simple : certains sont protégés.

Pétition en ligne contre Komé Bakary : 14 781 signatures vérifiées le 31 octobre 2026
La pétition réclamant l’arrestation de Komé Bakary affichait 14 781 signatures vérifiées le 31 octobre 2026. Capture Afrique Sur 7

Le raisonnement vaut dans l’autre sens. Si Komé Bakary est innocent, comme il l’affirme et comme le jugement civil de décembre 2024 a pu le laisser penser sur un terrain, il paie depuis vingt mois le prix d’une condamnation sociale sans procès. La présomption d’innocence a besoin d’un verdict pour avoir un sens.

La Côte d’Ivoire vient de réformer son foncier urbain avec l’attestation de droit d’usage, censée tracer chaque transaction. Cette réforme ne rassurera personne si le premier grand dossier de spoliation présumée s’enlise sans fin. Les petits propriétaires qui économisent pendant des années pour un lot à Cocody ou à Bingerville regardent cette affaire de près. Ils attendent une seule chose : que le juge parle. Pour condamner ou pour blanchir, mais qu’il parle.

Rédigé par

Patrice Dama

Je suis Patrice Dama, journaliste et analyste politique passionné. À travers mes chroniques sur Afrique sur 7, je propose un regard critique et engagé sur l’actualité, afin d’éclairer les grands enjeux politiques et sociétaux du continent. Suivez-moi pour découvrir mes analyses et mes prises de position sur les débats qui façonnent notre époque.

Voir ses 1080 articles

Articles similaires