Côte d’Ivoire : opposants « terroristes », le Barreau dit NON
Damana Pickass, Blaise Lasm, Dahi Nestor, Koné Boubacar, Justin Koné Katinan. Tous sont des cadres du PPA-CI de Laurent Gbagbo, tous ont été arrêtés dans le sillage de la présidentielle d’octobre 2025, et plusieurs attendent depuis plus d’un an d’être jugés. Pour une partie des opposants ivoiriens, le mot qui revient dans les dossiers est le plus lourd du droit pénal : terrorisme.
Le 3 novembre 2026, le Barreau de Côte d’Ivoire a demandé publiquement que l’on cesse de confondre contestation politique et terrorisme.
Le Barreau refuse l’amalgame entre contestation et terrorisme
La bâtonnière de l’Ordre des avocats, Me Florence Loan Messan, a porté ce message à la rentrée solennelle de la Cour d’appel d’Abidjan, devant les magistrats. Sa cible : la loi du 7 juillet 2015 portant répression du terrorisme, modifiée le 11 juin 2024.
Le Barreau propose deux verrous. La motivation politique, religieuse ou idéologique ne devrait compter qu’en plus d’une intention terroriste déjà caractérisée, jamais à sa place. Les manifestations, grèves et actions de contestation devraient relever du droit commun tant qu’elles ne portent pas atteinte à la vie des personnes.
Son exemple parle à tout Abidjan : un jeune qui lance une pierre sur un autobus en scandant le nom de son candidat. Délinquant, sans doute. Terroriste, non. Le Barreau se dit prêt à travailler avec la Chancellerie sur la réécriture du texte.
🇨🇮 Côte d’Ivoire : le Barreau refuse que la contestation politique soit assimilée au terrorisme
Afropages (@Afropages) 6 novembre 2026
Qu’est-ce qu’un terroriste, au juste ?
Il n’existe pas de définition universelle. Le Conseil de sécurité de l’ONU en a fixé les contours en 2004, dans sa résolution 1566 : des actes criminels destinés à causer la mort ou des blessures graves, ou des prises d’otages, commis pour semer la terreur dans la population, l’intimider ou contraindre un gouvernement.
Trois éléments reviennent : une violence grave contre des personnes, la volonté de terroriser, des victimes souvent frappées au hasard. La Côte d’Ivoire sait de quoi il s’agit. Le 13 mars 2016, des hommes armés ont tué 19 personnes sur la plage de Grand-Bassam. En juin 2020, des jihadistes ont attaqué le poste militaire de Kafolo, à la frontière burkinabè.
Une marche interdite, un sit-in, un appel à la grève ou un slogan n’entrent pas dans cette catégorie. « Quand on refuse, on dit non » : la formule, titre du dernier roman d’Ahmadou Kourouma, est reprise par une opposition qui a combattu le quatrième mandat d’Alassane Ouattara. Dire non à un mandat relève d’une liberté garantie par la Constitution de 2016. Un bus incendié reste un crime, que le Code pénal sanctionne sans qu’il soit besoin d’y accoler l’étiquette de terrorisme ou d’atteinte à l’autorité de l’État.
Blaise Lasm et Dahi Nestor, treize mois de détention préventive
Combien de temps en détention, sans jugement au fond ?
Durée écoulée au 7 novembre 2026, depuis l’arrestation ou le mandat de dépôt
Blaise Lasm, secrétaire général adjoint du PPA-CI, et Dahi Nestor sont sous mandat de dépôt depuis le 30 septembre 2025. Poursuivis au départ pour atteinte à la sûreté de l’État et appel à l’insurrection, ils ont obtenu un non-lieu partiel en septembre 2026. Le 2 novembre, Blaise Lasm s’est présenté devant la chambre antiterroriste du tribunal d’Abidjan-Plateau avec des béquilles. Son avocate, Me Roselyne Aka-Serikpa, réclame sa mise en liberté d’office pour dépassement des délais de procédure. Décision attendue le 9 novembre. Le dossier de Dahi Nestor a été renvoyé au 16 novembre.
Apparu avec des béquilles et des attelles aux jambes devant le tribunal correctionnel d’Abidjan-Plateau, le 2 novembre 2026, Blaise Lasm, cadre du Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), est détenu depuis plus de treize mois.
Linfodrome (@Linfodrome) 2 novembre 2026
Damana Pickass, deuxième vice-président du Conseil stratégique et politique du parti, a été interpellé le 4 novembre 2025 à Bingerville. Le procureur Braman Koné lui reproche des appels « à l’insurrection populaire et au renversement des institutions ». Son avocate dénombre 31 chefs d’accusation.
Ancien directeur du protocole d’État de Laurent Gbagbo, Koné Boubacar est poursuivi depuis août 2025 dans l’enquête sur les violences de Yopougon, où un bus de la SOTRA avait brûlé. Justin Koné Katinan, quatrième vice-président du PPA-CI, a été écroué le 11 septembre 2026. Parmi les huit chefs retenus contre lui figurent des « actes terroristes ».
Le PDCI-RDA n’est pas épargné. Plusieurs de ses militants ont passé des mois en détention avant d’être relâchés, et trois ans de prison avec sursis ont été requis en février 2026 contre son secrétaire exécutif en chef.
Lire aussi : Damana Pickass, Dahi Nestor, Blaise Lasm : le PPA-CI a-t-il abandonné les siens en prison ?
Pourquoi pas la liberté provisoire pour ces opposants ivoiriens ?
La détention préventive est censée rester l’exception. Elle se justifie quand on redoute une fuite, une pression sur les témoins ou un trouble grave à l’ordre public. Les personnes visées sont d’anciens hauts responsables et des dirigeants de parti dont chacun connaît l’adresse.
Le 12 octobre 2026, Sébastien Dano Djédjé, président du Conseil stratégique et politique du PPA-CI, a été inculpé d’une quinzaine de chefs, dont assassinat et atteinte à la sûreté de l’État. Il est reparti libre, sous contrôle judiciaire. Si ce régime vaut pour des accusations de cette gravité, le maintien en cellule des autres appelle une explication que le parquet n’a pas donnée publiquement.
Le cas du Dr Boga Sako Gervais, président de la FIDHOP, parti en exil en juin 2025 en affirmant avoir été menacé d’arrestation, ne justifie rien. Le risque de fuite s’apprécie personne par personne : le départ d’un défenseur des droits de l’homme ne peut servir à garder en prison des responsables restés au pays.
En 2002, une rébellion armée et peu de cellules
Le 19 septembre 2002, une tentative de coup d’État se mue en rébellion armée qui coupe le pays en deux. Le camp Gbagbo accuse alors le RDR d’Alassane Ouattara de liens avec les rebelles, ce que ce parti a toujours démenti. La guerre fait des milliers de morts.
Les accords de Linas-Marcoussis, en janvier 2003, ouvrent pourtant le gouvernement aux rebelles, et leur chef, Guillaume Soro, devient Premier ministre en 2007. Fait curieux, le RDR d’alors affichait sa proximité avec les chefs de cette rébellion : au sein du G7, il défendait des positions communes avec les Forces nouvelles, aux côtés du PDCI-RDA. Des lois d’amnistie suivent. À notre connaissance, aucun dirigeant du RDR n’a été jugé pour cette période. Ceux qui ont profité du dialogue gouvernent aujourd’hui ; leurs adversaires se voient opposer la loi antiterroriste.
À la même époque, on parlait du charnier de Yopougon : 57 corps découverts en octobre 2000, au lendemain de l’investiture de Laurent Gbagbo. Des cadres du RDR en tenaient le nouveau régime pour responsable et s’appuyaient sur ces morts pour dénoncer la répression dont ils se disaient victimes. On a aussi parlé des « escadrons de la mort » et de la disparition à Abidjan, en avril 2004, du journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer, dont le corps n’a jamais été retrouvé.
Alors qu’Alassane Ouattara est entré dans son quatrième mandat, cette affaire n’est toujours pas élucidée. Ces accusations, que le camp Gbagbo a toujours qualifiées de campagne de calomnie, n’avaient pas valu au RDR d’être poursuivi comme un parti terroriste. Pourquoi, dès lors, brandir contre l’opposition d’aujourd’hui des accusations aussi lourdes pour des faits que la justice elle-même peine à établir ?
Le parquet, lui, met en avant des appels à l’insurrection et des violences bien réelles, comme les bus incendiés à Yopougon. Ces faits existent. Le Barreau conteste leur qualification, pas leur gravité et le désaveu devrait servir de marqueur dans la protection de la démocratie en Côte d’Ivoire.
Plus de 1 600 détenus selon le PPA-CI
Combien de personnes restent incarcérées ? Le 15 octobre 2026, le président exécutif du PPA-CI, Léon Emmanuel Monnet, a avancé le chiffre de plus de 1 600, la plupart en détention préventive. Les autorités ne l’ont pas confirmé mais cela montre une situation exagérée pour un meilleur contrôle de l’environnement.
Avant même le scrutin, Amnesty International recensait 255 arrestations et dénonçait l’interdiction des rassemblements. Des marcheurs du 11 octobre 2025 ont ensuite écopé de trois ans de prison ferme.
Laisser l’opposition parler et manifester ne fragilise pas un État. C’est souvent ce qui permet à la colère de passer par les urnes et les tribunaux plutôt que par la rue. Lundi 9 novembre, le tribunal dira si Blaise Lasm, détenu depuis treize mois, peut rentrer chez lui en attendant son procès.
Initialement prévues le 2 novembre 2026, les audiences des deux responsables du PPA-CI, Blaise Lasm et Dahi Nestor, ont été renvoyées respectivement aux 9 et 16 novembre devant le tribunal d’Abidjan-Plateau.
JOURNAL D’ABIDJAN (@jdabidjan) 3 novembre 2026
Rédigé par
Patrice DamaJe suis Patrice Dama, journaliste et analyste politique passionné. À travers mes chroniques sur Afrique sur 7, je propose un regard critique et engagé sur l’actualité, afin d’éclairer les grands enjeux politiques et sociétaux du continent. Suivez-moi pour découvrir mes analyses et mes prises de position sur les débats qui façonnent notre époque.
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