La vérité sur les 4 millions de Burkinabè de Côte d’Ivoire
Sur les 6,4 millions d’étrangers recensés en Côte d’Ivoire, plus de 4 millions sont Burkinabè. Le chiffre le plus parlant du dernier recensement est pourtant ailleurs : deux sur trois de ces « étrangers » sont nés sur le sol ivoirien. L’immigration en Côte d’Ivoire des Burkinabè, des Maliens et des Guinéens raconte moins des arrivées récentes que des familles installées depuis plusieurs générations.
Immigration en Côte d’Ivoire : ce que dit le recensement de 2021
Le Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2021 a dénombré 29 389 150 habitants. Parmi eux, 6 435 835 personnes n’ont pas la nationalité ivoirienne, soit 22 % de la population. Trois communautés en représentent à elles seules 84,5 %.
Les Burkinabè sont 4 045 594. Ils forment 62,9 % des étrangers et près de 14 % de la population totale, soit environ un habitant sur sept. Les Maliens suivent avec 1 104 849 personnes. Les Guinéens arrivent troisièmes avec 290 335 ressortissants, devant les Nigériens, les Togolais et les Béninois.
Ces ordres de grandeur ont fait l’objet d’une erreur au sommet de l’État. Le 22 octobre 2025, sur France 24, le ministre de la Communication Amadou Coulibaly évaluait la communauté burkinabè à « environ 3 millions ». Africa Check a rectifié en s’appuyant sur les tableaux officiels du RGPH, comme le rappelle cette vérification publiée par Factoscope. En 1998, le recensement comptait 2 238 548 Burkinabè. Leur nombre a presque doublé en vingt-trois ans.
Données : ANStat, RGPH 2021. Graphique : Afrique Sur 7.
Nés en Côte d’Ivoire, mais toujours étrangers
Le jeu de données publié par l’ANStat sur le portail data.gouv.ci détaille le lieu de naissance de chaque communauté. Sur l’ensemble des étrangers, 4 296 398 sont nés en Côte d’Ivoire, soit 66,9 %. Chez les Burkinabè, ils sont 2 762 906, environ 68 %. Chez les Maliens, 749 779, dans la même proportion. Chez les Guinéens, environ 185 000.
L’explication est juridique. Depuis la réforme du code de la nationalité de 1972, naître sur le territoire ne fait pas de quelqu’un un Ivoirien : la nationalité se transmet par la filiation. Un enfant de parents burkinabè né à Soubré reste donc burkinabè dans les statistiques, comme ses propres enfants. La loi de 2013 sur l’acquisition de la nationalité par déclaration a ouvert une porte, mais seulement à certaines catégories de résidents anciens.
Le mot « immigrés » décrit donc mal une bonne partie de ces 6,4 millions de personnes. Le recensement mesure une nationalité, pas un parcours migratoire.
Burkinabè, Maliens, Guinéens : une histoire ouverte par la colonisation
En 1932, l’administration coloniale démantèle la Haute-Volta. Une large partie de son territoire est rattachée à la Côte d’Ivoire jusqu’en 1947. Les Mossi deviennent alors le principal réservoir de bras pour les plantations du Sud et le chemin de fer Abidjan-Niger, souvent sous le régime du travail forcé. Celui-ci est aboli par la loi Houphouët-Boigny du 11 avril 1946. Le recrutement change de forme sans s’arrêter : à partir de 1951, le Syndicat interprofessionnel pour l’acheminement de la main-d’œuvre (SIAMO) organise l’arrivée de travailleurs voltaïques.
Après l’indépendance, Félix Houphouët-Boigny fait du cacao et du café le moteur du « miracle ivoirien ». Sa formule, « la terre appartient à celui qui la met en valeur », ouvre les forêts du Centre-Ouest et du Sud-Ouest aux migrants. La carte actuelle en garde la trace : le district du Bas-Sassandra, qui englobe San-Pédro et la Nawa, compte près de 1,76 million de non-Ivoiriens, plus d’un quart du total national.
Les Maliens ont suivi un autre chemin. Commerce, transport routier, filière bétail : leurs réseaux tiennent une place centrale sur le corridor Bamako-Abidjan, que les échanges agricoles entre les deux pays continuent d’alimenter, comme l’a montré la relance des exportations de bétail malien. Les Guinéens, moins nombreux, sont très présents dans le commerce urbain, notamment à Abidjan. Une partie de cette communauté s’est constituée avec les départs de Guinée sous le régime de Sékou Touré, entre 1958 et 1984.
De l’ivoirité à Tabou, la terre au centre des tensions
La part des étrangers baisse sans interruption depuis près de cinquante ans, selon les recensements successifs présentés par le gouvernement lors de la publication des résultats du RGPH.
@afriquesur7 🇨🇮 Côte d’Ivoire : l'histoire réelle des 4 MILLIONS de Burkinabè qui vivent dans ce pays ! Selon le recensement officiel de 2021, la Côte d’Ivoire compte 6,4 millions de résidents étrangers, dont : 🇧🇫 Burkina Faso : 4 045 594 🇲🇱 Mali : 1 104 849 🇬🇳 Guinée : 290 335 📊 Mais le chiffre le plus surprenant est ailleurs : près de 67 % des étrangers recensés sont nés en Côte d’Ivoire ! Une réalité qui relance le débat sur la nationalité, l'immigration et l'histoire des communautés ouest-africaines. 📰 Analyse complète sur 👉🔥🇨🇮 https://www.afrique-sur7.fr/immigration-en-cote-divoire-burkinabe-maliens. #CotedIvoire #BurkinaFaso #Immigration #Abidjan #AfriqueSur7
♬ son original – Afrique Sur 7
Cette baisse relative n’a pas empêché la question de devenir explosive. Avec la crise économique de la fin des années 1980, puis le concept d’ivoirité dans les années 1990, la présence étrangère entre dans le débat politique. La loi de décembre 1998 sur le domaine foncier rural réserve la propriété de la terre aux Ivoiriens, à l’État et aux collectivités publiques. Les exploitants burkinabè installés depuis des décennies se retrouvent fragilisés.
Données : recensements généraux de la population 1975 à 2021. Graphique : Afrique Sur 7.
En novembre 1999, à Tabou, un conflit foncier avec des autochtones kroumen pousse plusieurs milliers de Burkinabè à fuir. Trois ans plus tard, la crise de 2002 conduit Ouagadougou à lancer l’opération Bayiri pour rapatrier une partie de ses ressortissants. Beaucoup sont revenus depuis, comme le montre la hausse des effectifs entre 1998 et 2021.
Après la sortie de la Cédéao, un statut suspendu à la diplomatie
Le 29 janvier 2025, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont officiellement quitté la Cédéao. Or ces trois pays fournissent à eux seuls près de 5,4 millions des résidents étrangers recensés en Côte d’Ivoire. La Cédéao a annoncé maintenir, jusqu’à nouvel ordre, la libre circulation et le droit de résidence des ressortissants de l’Alliance des États du Sahel, qui a de son côté mis en circulation son propre passeport.
Concrètement, le séjour de plus de 5 millions de Burkinabè et de Maliens ne repose plus sur le protocole communautaire de 1979, mais sur des engagements politiques révisables. Le contexte n’aide pas : en 2025, les accusations répétées d’Ibrahim Traoré contre Abidjan ont tendu des relations déjà fragiles, un affrontement que nous avons analysé dans notre comparaison entre Ouattara et Traoré. La Guinée, restée membre de la Cédéao, échappe à ce changement.
Pour suivre les prochaines évolutions, retrouvez toute l’actualité de la Côte d’Ivoire et notre article sur les chiffres clés du recensement de la population.
Rédigé par
Patrice DamaJe suis Patrice Dama, journaliste et analyste politique passionné. À travers mes chroniques sur Afrique sur 7, je propose un regard critique et engagé sur l’actualité, afin d’éclairer les grands enjeux politiques et sociétaux du continent. Suivez-moi pour découvrir mes analyses et mes prises de position sur les débats qui façonnent notre époque.
Voir ses 1110 articles