AES – CEDEAO : Lansana Kouyaté peut-il vraiment ramener le Mali, le Burkina et le Niger ?
À 76 ans, l’ex-Premier ministre guinéen Lassana Kouyaté reprend du service. Son nom circule depuis quelques semaines dans toutes les chancelleries ouest-africaines où il est présenté comme l’homme désigné pour rouvrir un dialogue AES-CEDEAO longtemps enterré. Sa mission tient en une phrase, presque banale sur le papier : convaincre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), de revenir s’asseoir à la table de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Ibrahim Traoré l’entendra-t-il de cette oreille ? Que dire d’Abdourahamane Tiani du Niger, spécialiste des affronts, notamment contre Alassane Ouattara et l’ex-président béninois Patrice Talon ? Entre la mission et la réussite, Kouyaté pose à peine les pieds devant un océan.
L’homme qui connaît les couloirs de la CEDEAO comme personne
Lansana Kouyaté n’est pas un inconnu pour les diplomates de la sous-région et c’est ce qui rend non-anodine sa nouvelle mission. Le natif de Koba, en Guinée, a passé la moitié de sa vie dans les coulisses des grandes institutions africaines. D’abord secrétaire exécutif de la CEDEAO entre 1997 et 2002, ancien sous-secrétaire général des Nations unies, médiateur dans les crises ivoirienne, libérienne et bissau-guinéenne… son carnet d’adresses ferait pâlir bien des ministres en exercice.
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Premier ministre de Guinée pendant un peu plus d’un an, entre 2007 et 2008, sous le très contesté Lansana Conté, il en garde une réputation contrastée. Trop technocrate pour les politiques, trop politique pour les technocrates et trop avenant avec tout le monde pour être détesté par quelqu’un. Sa capacité à parler à tout le monde, y compris à ceux qui ne se parlent plus mais agissent, en fait un excellent choix pour rabibocher les frères ennemis de la région.
Son profil a pesé dans le choix des chefs d’État de la CEDEAO qui commencent à se noyer dans le vide. Sur un dossier aussi inflammable que celui du retour des « trois du Sahel », on ne confie pas la barre à un novice, même si son choix n’est pas non plus gage de succès de la mission.
Ce qu’il met sur la table
Officiellement, le contenu de sa feuille de route reste enveloppé de discrétion. Officieusement, plusieurs pistes ont filtré ces dernières semaines.
Premier axe : revoir le calendrier de la transition démocratique exigée par la CEDEAO. Bamako, Ouagadougou et Niamey ont toujours refusé qu’on leur impose un délai pour organiser des élections. Leur position puise sa légitimité dans le refus des mêmes chefs d’État de voir la réalité de ces pays. Vouloir décider pour fixer des limites sans jamais se montrer lorsque brûle la maison, c’est faire le jeu de l’autruche. Kouyaté plaiderait pour un assouplissement, une approche « pays par pays », qui tienne compte des réalités sécuritaires de chacun. Moins de calendriers, plus de souplesse.
Deuxième axe, et il est de taille : la levée définitive des dernières sanctions économiques et financières encore actives. L’essentiel a certes été suspendu après la rupture de janvier 2024, mais certaines restrictions techniques continuent d’envenimer les relations bancaires entre les deux blocs. L’ancien chef du gouvernement guinéen voudrait, dit-on, faire table rase.
Troisième piste, plus inattendue : une refonte partielle de la gouvernance de la CEDEAO elle-même. L’idée serait d’inscrire dans les textes un mécanisme dérogatoire pour les États membres confrontés à une menace sécuritaire majeure. Une sorte de « clause Sahel » qui n’existe pas aujourd’hui et que les militaires au pouvoir à Bamako, à Ouaga et à Niamey pourraient regarder d’un autre œil.
AES : Trois capitales, trois logiques, un même refus de céder
Le premier obstacle se trouve dans la posture même des dirigeants de l’AES. Assimi Goïta, Ibrahim Traoré et Abdourahamane Tiani ne réclament plus seulement la fin des sanctions. Depuis la naissance de la Confédération en juillet 2024, ils ont bâti un projet politique alternatif : monnaie commune en discussion, force conjointe opérationnelle, partenariats militaires assumés avec Moscou et ouverture vers d’autres capitales hors du giron occidental. Le retour dans la CEDEAO n’est plus une nécessité pour eux. Au mieux, une option parmi d’autres.
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Deuxième obstacle, et il est interne : tous les chefs d’État de la CEDEAO ne marchent pas du même pas. Le Sénégal de Bassirou Diomaye Faye joue depuis 2024 un rôle de pont avec l’AES. Le Togo de Faure Gnassingbé, qui a lui-même évoqué la perspective d’une adhésion à la Confédération sahélienne, navigue entre les deux blocs. Plus rigides, le Nigeria et la Côte d’Ivoire n’ont rien oublié des tensions de 2022-2024. Lansana Kouyaté va devoir composer avec ces sensibilités contraires avant même de poser le premier mot à Bamako.
Troisième obstacle, plus discret mais peut-être le plus lourd : la présence russe. Africa Corps, l’ex-Wagner, s’est solidement implanté dans les trois pays. Tout rapprochement avec la CEDEAO supposerait, à terme, une recomposition de ces partenariats militaires. Sur ce point précis, les juntes ne lâcheront rien à court terme. Et personne, à Abuja comme à Abidjan, ne semble en mesure de leur faire changer d’avis.
Un calendrier qui joue contre Lansana Kouyaté
Deux échéances pèsent dans les prochains mois. Le sommet ordinaire de la CEDEAO, prévu en fin d’année 2026, jouera le rôle de premier juge de paix. Si Kouyaté ne ramène pas, d’ici là, un signe, même symbolique, des trois capitales sahéliennes, sa mission sera de fait enterrée. À l’inverse, tout sommet de l’AES qui interviendrait avant cette date pourrait acter une institutionnalisation accrue de la Confédération, et rendre le rapprochement encore plus difficile.
Kouyaté le sait. Il a confié, à demi-mot, à plusieurs interlocuteurs que cette mission « ne se gagnera pas en six mois ». Sage précaution.
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En Afrique de l’Ouest, on aime pourtant les miracles diplomatiques. Et l’homme de Koba en a déjà signé quelques-uns dans sa carrière. La question est de savoir s’il lui reste assez d’énergie, et surtout assez d’oreilles complaisantes des deux côtés, pour en arracher un dernier. Le timing entre l’annonce de sa mission et l’attaque de Bamako, a suscité quelques interrogations. C’est comme s’il fallait affaiblir profondément le Mali pour le rendre attentif à ce qui serait devenu une main tendue de la CEDEAO.
Même si la mort du Ministre Sadio Camara donne une certaine envergure à l’agression terroriste coordonnée avec l’aide de plusieurs pays, du moins selon Bamako, elle a été repoussée et a permis à l’AES de relever son niveau de vigilance.
Rédigé par
Patrice DamaJe suis Patrice Dama, journaliste et analyste politique passionné. À travers mes chroniques sur Afrique sur 7, je propose un regard critique et engagé sur l’actualité, afin d’éclairer les grands enjeux politiques et sociétaux du continent. Suivez-moi pour découvrir mes analyses et mes prises de position sur les débats qui façonnent notre époque.
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