Cacao : la Côte d’Ivoire, leader qui paie mal ses planteurs
La Côte d’Ivoire produit plus de cacao que n’importe quel pays au monde. Elle broie plus de fèves que le Ghana et pèse sur les cours de Londres et de New York. Pourtant, cette saison, un planteur de la région de la Nawa touche 1 200 FCFA le kilo quand son homologue ghanéen reçoit l’équivalent d’environ 2 100 FCFA.
Ce retard n’a rien de passager. Dans la crise comme dans l’euphorie, les chiffres des trois dernières années racontent la même histoire : le premier producteur mondial n’a jamais été durablement le meilleur payeur de la sous-région. Un leader de marché devrait pourtant être le premier à récompenser ceux qui font sa puissance.
Mars 2024 : 5 100 FCFA au Cameroun, autour de 1 000 FCFA en Côte d’Ivoire
Le contraste le plus brutal date du début de la flambée. Le 5 mars 2024, lors d’une vente groupée à Abong-Mbang, dans l’Est du Cameroun, le kilo de fèves part à 4 225 FCFA. Le ministre camerounais du Commerce salue un marché « désormais sur le toit du monde ». Deux semaines plus tard, le prix dépasse 5 100 FCFA. Sur l’ensemble de la campagne 2023-2024, le record camerounais atteint 6 000 FCFA.
Au même moment, le planteur ivoirien vend sa récolte principale autour de 1 000 FCFA le kilo. Cinq fois moins. Le 2 avril 2024, Abidjan relève le prix de la campagne intermédiaire à 1 500 FCFA. Le ministre d’État Kobenan Kouassi Adjoumani parle alors d’« un niveau de prix jamais réalisé ». Il reste trois fois inférieur à ce que touchaient, dans le même temps, les producteurs camerounais.
L’écart ne se referme pas l’année suivante. En 2024-2025, le Cameroun paie ses producteurs entre 3 210 et 5 400 FCFA le kilo selon les périodes. La Côte d’Ivoire fixe 1 800 FCFA pour la campagne principale, puis 2 200 FCFA en avril 2025.
Au sommet du marché, un quart du cours mondial
En décembre 2024, la tonne de cacao atteint le record historique de 12 906 dollars. Le planteur ivoirien, lui, est payé 1 800 FCFA le kilo, soit environ 3 200 dollars la tonne. À peine un quart du prix mondial.
Les règles du jeu expliquent cette différence. Au Cameroun, où la filière est libéralisée, les producteurs perçoivent selon la Banque mondiale entre 80 et 90 % des prix mondiaux. Au Ghana, une loi adoptée en 2026 garantit désormais aux planteurs au moins 70 % du prix d’exportation réellement obtenu. En Côte d’Ivoire, le mécanisme issu de la réforme de 2011 fixe le prix minimum garanti à 60 % du prix CAF de référence.
Ce prix de référence est calculé à partir des ventes anticipées du Conseil du Café-Cacao, qui écoule 70 à 80 % de la récolte 12 à 18 mois avant qu’elle ne sorte des plantations. Quand les cours s’envolent, les fèves ivoiriennes sont donc déjà vendues aux prix d’hier. La différence ne disparaît pas : elle profite aux acheteurs qui ont signé les contrats, pas aux paysans qui ont produit le cacao.
Même à 2 800 FCFA, le Ghana payait davantage
Le record ivoirien de 2 800 FCFA, fixé pour la campagne 2025-2026, est souvent présenté comme la preuve que le système finit par redistribuer la hausse. Il arrive pourtant en retard sur le marché, et il ne place toujours pas le planteur ivoirien en tête. Au début de 2026, le Ghana paie 58 000 cedis la tonne, près de 5 300 dollars, contre environ 4 950 dollars pour le prix ivoirien.
The producer price of cocoa rises from GH¢3,228.75 to GH¢3,625 per bag for the 2025/26 season. A major win for Ghana’s cocoa farmers. #CocoaGhana #FarmersFirst #CocoaPriceIncrease
— Ghana Cocoa Board (@ghcocobod) 6 octobre 2025
Le 12 février 2026, Accra doit tailler de 28,6 % dans son prix, ramené à 41 392 cedis, parce que ses fèves sont devenues trop chères pour les acheteurs. Pendant quelques semaines, le planteur ivoirien est mieux payé que le ghanéen. En mars, Abidjan abaisse à son tour son prix à 1 200 FCFA. L’exception aura duré un mois.
Ghana has reduced the cocoa producer price from GH¢3,625 to GH¢2,587 per 64kg bag, a GH¢1,038 drop, after global cocoa prices fell from $7,200 to about $4,100 per tonne.
— StatsGH (@StatsGH) 12 février 2026
Aujourd’hui, près de 900 FCFA d’écart
Le 1er septembre 2026, le ministre de l’Agriculture, Bruno Nabagné Koné, a confirmé le prix bord champ de 1 200 FCFA le kilo pour la campagne principale 2026-2027. Au Ghana, le COCOBOD a fixé le 25 septembre un prix de 42 400 cedis la tonne, en légère hausse sur la saison précédente. Converti, cela donne environ 3 686 dollars la tonne pour le Ghanéen, contre 2 130 dollars pour l’Ivoirien.
Campagne principale 2026-2027 : le prix bord champ du cacao est fixé à 1200 FCFA le kg, le prix du café s’établit à 1300 FCFA le kg
— Gouvernement de Côte d’Ivoire (@Gouvciofficiel) 1 septembre 2026
Le gouvernement ivoirien assume. Le ministre a justifié son choix par la nécessité de fixer « un prix qui soit financièrement et budgétairement soutenable », et « le plus haut possible en fonction des ventes par anticipation ». Les deux formules disent la même chose : le revenu du planteur passe après l’équilibre des comptes publics et les engagements commerciaux déjà pris.
L’argument de la stabilité ne tient qu’à moitié
Les défenseurs du système ivoirien ont un argument réel. Un prix fixé pour toute une campagne protège le paysan contre les chutes brutales en cours de saison. Pour Kobenan Kouassi Adjoumani, en 2024, la libéralisation des années 2000 « a connu ses limites ».
Mais une stabilisation digne de ce nom amortit dans les deux sens. Elle rend au producteur une partie des années fastes pour le protéger des années maigres. Or le planteur ivoirien a subi les deux faces sans en tirer le bénéfice : un prix bas pendant la flambée de 2024, puis une baisse de plus de moitié, de 2 800 à 1 200 FCFA, dès que les cours ont reculé. Le Ghana, lui, a dû réviser son prix en catastrophe en février 2026, mais il paie aujourd’hui ses planteurs près de 75 % de plus.
Le prix du retard : contrebande et colère
La facture se lit à la frontière Est. Dans la nuit du 4 octobre, les forces de sécurité ont intercepté à Ebilassokro, dans le département d’Abengourou, 492 sacs de fèves chargés sur trois camions qui filaient vers le Ghana. L’un d’eux a franchi la frontière. Dans l’Indénié-Djuablin, des coopératives signalent des acheteurs qui proposent plus de 1 200 FCFA le kilo hors du circuit officiel. Ce constat rejoint le fossé de prix entre Abidjan et Accra déjà mesuré par notre rédaction.
La colère gagne aussi les syndicats. Le président du SYNAPCI, Koné Moussa, a maintenu un mot d’ordre de grève contre le prix de 1 200 FCFA malgré sa convocation par la gendarmerie.
Leader industriel, pas leader social
La Côte d’Ivoire a les moyens de faire mieux. Elle a produit 1,68 million de tonnes en 2024-2025, soit 35,8 % de l’offre mondiale. Sa capacité de broyage dépasse 1,16 million de tonnes, contre environ 505 000 au Ghana. De nouvelles usines ont ouvert à Akoupé-Zeudji, Divo et San-Pédro, où l’extension d’Ivory Cocoa Products a reçu un financement de 20 millions d’euros.
Ce poids n’a pas profité à ceux qui cultivent les fèves. Le pays qui dicte une bonne partie du marché mondial reste, face au Ghana et au Cameroun, celui où le paysan touche la plus petite part du prix mondial, en 2024 comme en 2026. Tant que la part garantie restera fixée à 60 % d’un prix calculé sur des ventes anciennes, le premier producteur du monde continuera de payer ses planteurs moins bien que ses voisins. Les prochaines décisions de la filière sont à suivre dans notre rubrique économie et finance.
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Rédigé par
Gary SOGNONGary SOGNON, journaliste et communicant, passionné par le traitement de l’information, je couvre aussi bien des sujets politiques que sportifs, une pluralité renforcée par plus de 15 années d’expérience en rédaction web et SEO. Retrouvez mes articles sur afrique-sur7.fr.
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