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Détournements de fonds publics, litiges fonciers, orpaillage clandestin : la Côte d’Ivoire du désordres

Patrice Dama
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Côte d'Ivoire - Orpaillage illégal : une enquête parlementaire annoncée
Côte d’Ivoire – Orpaillage illégal : une enquête parlementaire annoncée

Détournements de fonds publics, litiges fonciers, orpaillage clandestin en Côte d’Ivoire : ces trois désordres reposent sur la même mécanique. Des textes qui existent, une administration qui délivre des papiers contradictoires, et des intermédiaires qui prospèrent dans l’intervalle.

Le Conseil national de sécurité, réuni le 23 juillet 2026 sous la présidence d’Alassane Ouattara, a reconnu la « persistance, voire l’extension » de l’orpaillage clandestin sur toute l’étendue du territoire ivoirien, après cinq ans d’opérations qui ont pourtant abouti au déguerpissement de plus de 8 500 sites. Le même aveu d’impuissance vaut pour deux autres dossiers qui empoisonnent la Côte d’Ivoire : les détournements de fonds publics, dont la Haute Autorité pour la bonne gouvernance (HABG) mesure chaque année l’ampleur sans que des condamnations suivent au même rythme, et les litiges fonciers, que le ministre de la Construction chiffre lui-même en « plusieurs milliers » de cas.

Détournements de fonds publics : que disent les chiffres officiels ?

Le bilan 2025 de la Haute Autorité pour la bonne gouvernance, présenté le 5 mars 2026 lors d’une conférence de presse à son siège de Cocody, donne une idée du volume. L’institution a enregistré 11 037 appels sur son centre de dénonciation. Elle a reçu 9 844 déclarations de patrimoine sur les 10 858 attendues des agents assujettis. Depuis 2023, ses opérations de flagrance ont conduit à l’interpellation de seulement 37 agents publics et particuliers.

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Son président, l’ex-juge Épiphane Zoro Bi Ballo, a annoncé une année 2026 « décisive » pour le renforcement opérationnel de la structure. La formule est prudente car elle dit surtout que le dispositif actuel de lutte contre les détournements de fonds publics ne suffit pas.

Du côté de la justice, le Pôle pénal économique et financier donne des chiffres plus concrets. Son procureur, Jean Claude Aboya, a déclaré en juin 2026 avoir ouvert plus de 1 000 dossiers de blanchiment de capitaux, traité 1 964 procédures depuis 2020 et obtenu 819 jugements. Quinze milliards de FCFA ont été saisis sur des comptes bancaires depuis 2022, avec 97 immeubles bâtis. « Le Parquet financier ne laissera personne saborder l’effort collectif déployé depuis octobre 2024 pour replacer la Côte d’Ivoire dans le concert des nations plus sûres », a-t-il affirmé à l’agence APA.

Pourquoi cette ambition ? Parce qu’en octobre 2024, le Groupe d’action financière (GAFI) a inscrit la Côte d’Ivoire sur sa liste grise. Le pays d’Alassane Ouattara est le seul de la CEDEAO encore soumis à cette surveillance renforcée. Abidjan est passée de 18 à 30 recommandations conformes sur les 40 exigées. Une troisième évaluation sur place était programmée en août 2026, avant la plénière d’octobre qui doit trancher du retrait ou non du pays de cette liste grise. Donc en clair, la crédibilité du pays sur les détournements de fonds publics se joue devant un jury étranger.

Détournements de fonds publics : l’affaire des 50 milliards a-t-elle été tranchée ?

Le 18 mars 2026, le journal satirique L’Éléphant Déchaîné publie une enquête affirmant que 50 milliards de FCFA dus aux collectivités territoriales n’ont pas été reversés sur 2024 et 2025 : 16 milliards pour la première année, 34 pour la seconde. Le maire de Tiassalé et ex-député Assalé Tiémoko Antoine reprend le dossier publiquement. « C’est 50 milliards qui manquent », résume-t-il.

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Le ministère de l’Économie et des Finances, dirigé par Adama Coulibaly, dément le 27 mars 2026. Sa version : un écart de 23,45 milliards de FCFA, imputable à la différence entre prévisions budgétaires et recouvrement effectif, avec des taux de reversement de 93,71 % en 2024 et 95,51 % en 2025.

À ce jour, aucune décision de justice ni rapport d’audit public n’a départagé les deux versions. C’est précisément le problème : sur les détournements de fonds publics présumés, le débat s’arrête souvent au communiqué contradictoire. Nous avions détaillé les deux thèses dans notre enquête sur les 50 milliards qui font polémique.

Litiges fonciers : pourquoi le même terrain peut-il être vendu quatre fois ?

Devant l’Assemblée nationale, le 17 juin 2025, l’ex-ministre de la Construction, du Logement et de l’Urbanisme Bruno Nabagné Koné a livré une réponse qui a marqué les députés. Interrogé sur l’indemnisation des victimes de spoliation, il a répondu : « L’État ne peut indemniser quelqu’un qui a acheté un terrain de manière informelle. »

Le ministre a reconnu « plusieurs milliers de cas similaires » à travers le pays, où des acquéreurs détiennent des attestations villageoises dépourvues de valeur juridique. Dans une seule zone, il a cité jusqu’à quatre guides de lotissement différents délivrés entre 2005 et 2017, chacun produisant ses propres titres, tous incompatibles entre eux.

Les litiges fonciers ne relèvent donc pas seulement de l’escroquerie individuelle. Ces litiges fonciers naissent d’un empilement administratif où la coutume, la mairie, le district et l’État central ont longtemps signé en parallèle. Sur le rural, l’Agence foncière rurale (AFOR) affiche une progression réelle : 5 671 certificats fonciers délivrés en 2018, 61 353 au 31 mai 2025. Rapporté aux millions de parcelles coutumières du pays, le rattrapage reste lent.

Que reproche-t-on exactement à Komé Bakary ?

L’affaire qui a donné un visage aux litiges fonciers ivoiriens porte un nom, et il revient dans presque toutes les conversations sur le foncier abidjanais. En mars 2025, le député Assalé Tiémoko affirme que Komé Bakary serait impliqué dans 272 dossiers fonciers liés à des documents frauduleux. Il ajoute qu’une procuration spéciale utilisée par l’intéressé n’aurait jamais été établie à Abidjan, et qu’une vérification des registres ordonnée par la présidente du tribunal de première instance du Plateau aurait conclu que ce document « n’existe tout simplement pas ». Le député a déposé plainte.

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Le 23 mars 2025, les postes frontières et commissariats mixtes reçoivent une note interdisant à Komé Bakary et à Traoré Gnounvie de quitter le territoire jusqu’à nouvel ordre. Les raisons officielles de cette mise en observation, là où les citoyens attendent procès et décisions de justice, n’ont pas été rendues publiques.

Bruno Koné, lui, a évoqué devant les députés une dizaine de dossiers concernant cet homme, décrits comme techniquement complets mais entachés de documents frauduleux. Komé Bakary a donné sa version des faits dans la presse ivoirienne et conteste les accusations. Nous étions revenus sur la série de conflits que cette affaire a mis au jour.

Point à signaler : dix-sept mois après les premières révélations, aucune décision de justice définitive concernant le fameux Komé Bakary n’apparaît dans les sources consultables. Pendant ce temps, des politiciens sont enfermés en vitesse, sans procès, sur la base d’accusations jamais démontrées. Ni procès, ni non-lieu. Le dossier Komé Bakary est suspendu quelque part entre la police, le parquet et le ministère de la Justice, qu’Assalé Tiémoko a interpellé publiquement à ce sujet. Cette absence de suite judiciaire nourrit l’accusation de protection politique portée par une partie de l’opposition, sans qu’aucun élément matériel public ne vienne l’établir.

Le litige foncier de Bingerville Mbatto Bouaké

À Bingerville, terre de tous les litiges fonciers de la région abidjanaise, à Mbatto Bouaké, un autre dossier coupe le souffle. Un aménageur est opposé aux propriétaires terriens qui lui réclament des lots jamais rendus lors du partage (70% pour eux contre 30% de lots pour lui) sur près de 150 hectares. La justice a gelé tout le site sur lequel des lots avaient pourtant déjà été vendus à des particuliers, aussi bien par les villageois eux-mêmes que par l’aménageur.

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L’affaire, qui devait se régler entre l’aménageur, condamné depuis à donner plus de lots aux villageois, touche aujourd’hui plus de 600 particuliers acquéreurs qui ne peuvent mener à bien leurs projets immobiliers. Cela fait 4 ans que dure ce dossier et il n’est pas près d’être réglé, bien malgré les cris des villageois à la levée de cette décision inique de justice qui pénalise tout le monde.

Orpaillage clandestin : 8 500 sites démantelés pour quel résultat ?

Le communiqué du Conseil national de sécurité du 23 juillet 2026 donne le bilan du Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal (GS-LOI) entre 2021 et le premier semestre 2026 : plus de 8 500 sites déguerpis, 4 474 personnes déférées dont 65 % d’étrangers, 960 millions de FCFA et 136 kilogrammes d’or saisis.

Ces 136 kilogrammes saisis en cinq ans et demi méritent qu’on s’y arrête. Si l’on retient les estimations basses de production clandestine, autour de 30 tonnes par an, le taux d’interception tourne autour d’un millième. La répression frappe les creuseurs, pas les circuits de commercialisation.

Le porte-parole du gouvernement Amadou Coulibaly l’a admis à sa manière : des orpailleurs clandestins ne peuvent pas s’installer dans un village sans passer par ceux qui détiennent la terre, avant de citer la responsabilité des « chefs de villages ». Début août 2026, le porte-parole du PDCI-RDA Bredoumy Soumaïla a été plus direct en mettant en cause des chefs coutumiers, des élus et des fonctionnaires dans la facilitation de l’orpaillage clandestin, selon l’Agence Ecofin. Le gouvernement n’a pas produit de démenti chiffré sur ce point.

Combien l’orpaillage clandestin coûte-t-il réellement à l’État ivoirien ?

Les chiffres officiels divergent fortement, et c’est un problème en soi.

  • Le 16 avril 2026, depuis le siège de la Banque mondiale à Washington, le ministre des Mines Mamadou Sangafowa-Coulibaly avance que 142 tonnes d’or échappent aux circuits formels ivoiriens et 4 600 milliards de FCFA de manque à gagner.
  • Le 26 novembre 2025 à Toumodi, le directeur régional des Mines et de la Géologie du Bélier, M. Innocent Dabah, évoquait 142 tonnes également, mais 744 milliards de FCFA de pertes annuelles.
  • Stan Zézé, de l’agence de notation africaine Bloomfield Intelligence, citait environ 3 000 milliards de FCFA par an lors de la Conférence Risque Pays du 30 avril 2026.
  • L’ONG suisse SWISSAID situe la production ivoirienne non déclarée entre 30 et 40 tonnes par an.

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Entre 744 et 4 600 milliards FCFA, l’écart va de un à six pour un volume identique. Deux explications circulent : la période de référence, cumulée ou annuelle, et une confusion sur le volume, 142 tonnes représentant plus de trois fois la production industrielle formelle du pays. Aucune administration ivoirienne n’a publié à ce jour la méthodologie de calcul de ces estimations. Tant que ce point n’est pas clarifié, le débat budgétaire sur l’orpaillage clandestin repose sur du sable. Nous avions déjà examiné l’estimation des 744 milliards.

Le pouvoir a-t-il perdu la main ?

Réélu au premier tour en octobre 2025 pour un quatrième mandat, confirmé par le Conseil constitutionnel le 4 novembre 2025, Alassane Ouattara conserve tous les leviers institutionnels. Ni les détournements de fonds publics ni les litiges fonciers ne se sont pourtant réduits depuis le scrutin. L’indice de perception de la corruption 2025 de Transparency International place la Côte d’Ivoire au 76e rang sur 182 pays avec 43 points sur 100, en recul par rapport à 2024.

Le 23 juillet 2026, le chef de l’État a demandé au Premier ministre de responsabiliser les autorités administratives via des comités départementaux, de renforcer la coopération diplomatique avec les pays d’origine des orpailleurs étrangers et d’appliquer « strictement l’arsenal juridique répressif ». Une communication en Conseil des ministres a été ordonnée « dans les meilleurs délais ». Elle n’avait pas été présentée publiquement à la mi-août 2026.

Trois échéances diront si la reprise en main est réelle : la plénière du GAFI d’octobre 2026 sur la sortie de liste grise, qui sanctionnera aussi le traitement judiciaire des détournements de fonds publics ; la publication de la communication gouvernementale sur l’orpaillage clandestin, requalifié dans l’opinion « Orpaillage sauvage »; et l’ouverture ou non d’un procès dans le dossier des 272 parcelles.

Rédigé par

Patrice Dama

Je suis Patrice Dama, journaliste et analyste politique passionné. À travers mes chroniques sur Afrique sur 7, je propose un regard critique et engagé sur l’actualité, afin d’éclairer les grands enjeux politiques et sociétaux du continent. Suivez-moi pour découvrir mes analyses et mes prises de position sur les débats qui façonnent notre époque.

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