Guinée-Bissau : la curieuse indifférence de la communauté internationale – Analyse

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Un peu moins de deux mois après le putsch militaire qui a renversé le président bissau-guinéen, Umaro Sissoco Embaló, on ne peut qu’être frappé par l’étrangeté du sort qui lui est réservé. Victime d’un coup d’État le 26 novembre 2025, à la veille de l’annonce des résultats des élections présidentielles et législatives tenues soixante-douze heures plus tôt, ce dernier se retrouve aujourd’hui en exil, accusé par certains d’avoir lui-même orchestré sa chute.

Au-delà de ce scénario digne d’un roman d’espionnage, l’attitude de la communauté internationale, si prompte à défendre les principes démocratiques, et qui a curieusement pris ses distances vis-à-vis de l’ancien président, ne manque pas de provoquer l’étonnement, tout en soulevant des interrogations… Une analyse d’Adrien Poussou, ancien ministre centrafricain de la Communication et de la Réconciliation nationale, journaliste et analyste politique pour la presse internationale.

Le soldat Sissoco Embaló abandonné

Nous assistons en effet à un cas inédit où la victime d’un putsch ne bénéficie pas du soutien franc et massif que l’on pourrait attendre. Au contraire, le monde semble hausser les épaules en raison des circonstances troubles qui ont entouré le coup d’État. Pourtant, rien, absolument rien, ne peut justifier ce qui ressemble à une forme de neutralité complice. Car, hormis le fait que l’ancien président a annoncé lui-même aux médias être détenu par les militaires, personne n’est en mesure jusqu’à ce jour d’apporter les preuves de sa défaite.

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En dehors des déclarations partisanes des leaders de l’opposition portés par un vent de contestation populaire indiquant leur propre avance, rien n’est moins sûr qu’Umaro Sissoco Embaló était en passe de perdre le scrutin. Pour la simple et la bonne raison que les résultats préliminaires n’ont jamais été officiellement publiés. Et pour cause : un groupe d’officiers a pris le contrôle du pays en instituant un « Conseil national de transition » et en suspendant les institutions légales.

Quand un coup d’État ne choque plus

Alors qu’on devait s’attendre à une vague de solidarité internationale envers la « victime » du putsch, pas grand monde ne s’est apitoyé sur son sort. L’Union africaine (UA) a adressé une condamnation de principe, sans lancer un appel pressant au rétablissement d’Umaro Sissoco Embaló dans ses fonctions. L’Union européenne et les États-Unis ont émis des déclarations tièdes, se contentant d’exiger un retour à l’ordre constitutionnel sans nommer explicitement l’ancien président comme le détenteur légitime du pouvoir.

Quant à la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao), elle a suspendu la Guinée-Bissau de ses instances et menacé les putschistes de sanctions ciblées, mais sans aller plus loin. Pourtant, elle dispose d’un contingent militaire à Bissau. Autrement dit, elle aurait pu envisager une intervention militaire pour rétablir le président renversé.

Ce manque de soutien franc est d’autant plus curieux que la communauté internationale nous a habitués à ses prises de position tonitruantes lorsque surviennent généralement les coups d’État. Elle a souvent pris parti pour le chef d’État destitué ! La question est de savoir pourquoi Umaro Sissoco Embaló ne bénéficie-t-il pas de la même mansuétude ? La réponse réside sans doute dans les soupçons qui pèsent sur ce dernier. En se focalisant sur les circonstances « bizarres » du putsch, les acteurs internationaux ont consacré une certaine indifférence, oubliant qu’un coup d’État reste un crime contre les peuples. Il viole la souveraineté populaire, interrompt le processus démocratique et ouvre la porte à l’arbitraire militaire.

Le précédent dangereux d’un putsch toléré en Guinée-Bissau

En laissant les putschistes s’installer sans réaction vigoureuse, la communauté internationale a permis à ces derniers de dérouler leur agenda tranquillement. Près de deux mois après les faits, la junte continue de s’enraciner : elle a nommé un gouvernement de transition, promulgué une charte et fixé une période de transition d’un an. Pire, ces militaires ne dissimulent pas une certaine sympathie pour les putschistes du Sahel.

Certaines déclarations des généraux bissau-guinéens font écho aux discours souverainistes entendus au Mali, au Burkina Faso et au Niger, où les juntes ont opéré une restriction sévère de l’espace public. Il faut craindre que leurs « frères d’armes » de la Guinée-Bissau s’inscrivent dans leurs pas, confisquant à leur tour la démocratie au nom d’une « souveraineté retrouvée » qui masque souvent des alliances opaques et une répression accrue.

Silence diplomatique

Au-delà de ces considérations géopolitiques, il est impératif de rappeler que le processus électoral bissau-guinéen n’a pas été irrémédiablement compromis. Il a été simplement suspendu par les auteurs du coup d’État, donc il peut et doit être repris. La Cédéao devrait exiger l’organisation d’un nouveau scrutin dans les plus brefs délais, incluant tous les candidats ayant participé au premier tour des élections de novembre 2025. Cela inclut non seulement Umaro Sissoco Embaló, s’il souhaite se représenter, mais aussi Fernando Dias da Costa et les autres figures de l’opposition, comme Domingos Simões Pereira du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), formation historique.

Une telle reprise garantirait la continuité démocratique et éviterait que la junte ne consolide son pouvoir par des manœuvres dilatoires. Des observateurs internationaux, sous l’égide de l’UA et de l’ONU, pourraient superviser le processus pour en assurer la transparence.

Mais le risque est grand que l’indifférence collective favorise une dérive autoritaire durable. La Guinée-Bissau, déjà minée par la pauvreté (plus de 60 % de la population vit sous le seuil de pauvreté), le narcotrafic et les tensions ethniques, ne peut se permettre une transition prolongée sous contrôle militaire.

Une indifférence complice

On est payé pour savoir qu’une fois installées à la tête des États, les juntes militaires peinent souvent à céder le pouvoir aux civils. Si la Guinée-Bissau suit cette voie, elle pourrait basculer dans un isolationnisme préjudiciable, rompant avec ses partenaires traditionnels et s’exposant à un risque de régression économique.

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Dans ces circonstances, le traitement réservé à Umaro Sissoco Embaló est non seulement curieux, mais symptomatique d’un malaise plus profond dans la gouvernance africaine. En se focalisant sur les conditions de ce coup d’État peu commun, on a négligé l’essentiel : la défense intransigeante de la démocratie contre toute usurpation. Même si l’ancien président a pu prendre une part de responsabilité dans ces événements, l’indifférence observée autour de son sort risque d’encourager d’autres aventuriers à vouloir renverser les régimes démocratiques.

Il est temps que la Cédéao et la communauté internationale passent des paroles aux actes : exiger la reprise immédiate du processus électoral, avec tous les candidats, pour restaurer la souveraineté populaire. Faute de quoi, la Guinée-Bissau pourrait renouer avec l’instabilité chronique qui l’a toujours caractérisée.


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