Pouvoir Ouattara : il faut bien que quelqu’un le leur dise ! – Analyse
Alassane Ouattara a transformé le visage de la Côte d’Ivoire, mais le climat politique, lui, inquiète sérieusement. Voir des opposants écartés puis poursuivis pour avoir manifesté leurs frustrations a quelque chose d’assez foncièrement mauvais. Au RHDP, qui osera dire au président Ouattara que ces choix menacent l’héritage qu’il veut laisser ? – Critique de Patrice Dama.
La parole donnée, puis reprise
Pendant des années, Alassane Ouattara avait annoncé vouloir passer la main à une nouvelle génération. La mort d’Amadou Gon Coulibaly, son dauphin désigné, a tout changé en 2020 : il s’est représenté en s’appuyant sur la Constitution de 2016. Ses proches parlaient alors, avec toute la gêne qu’imposait cette situation, d’un mandat de transition. En 2025, il était de nouveau candidat quand le Conseil constitutionnel a recalé l’ex-président Laurent Gbagbo, Tidjane Thiam, Assalé Tiémoko, en somme, les candidats capables de créer la surprise.
Ses partisans y voient alors une décision conforme au droit, eux dont la souffrance, à une certaine époque, portait le nom de « victimes de xénophobie ou d’exclusionnisme » alors même qu’elle venait elle aussi de décisions conformes au droit d’alors…
Admettons malgré tout. Mais quand un engagement présenté comme ferme par le président Ouattara est revu au gré des circonstances, c’est la parole présidentielle elle-même qui perd sa valeur. La légalité ne fait pas la légitimité, et le RHDP gagnerait à le reconnaître. Pourquoi poursuivre matin et soir ceux qui le contestent ou qui voulaient s’élever contre leur éviction « injuste » de la course à la présidentielle ?
Une opposition empêchée de faire son travail
Plusieurs cadres et militants de l’opposition, du PPA-CI avec Blaise Lasm, Dahi Nestor, Damana Pickass, Koné Boubacar et plus de 1 000 sympathisants, font face à des procédures judiciaires ou à des restrictions qu’ils contestent. Ces derniers jours, ce sont des cadres du PDCI-RDA qui défilent eux aussi à la Préfecture de police pour leur participation au Front commun.
La justice doit examiner les faits, dans le respect de la présomption d’innocence, et toute poursuite contre un opposant n’est pas forcément politique. Mais là, le statut de tous les convoqués est « politique ».
Lorsque l’opposition passe plus de temps devant les juges qu’à débattre de la CEI, du coût de la vie ou des conditions du scrutin, le débat national, lui, s’appauvrit. Et une part croissante des Ivoiriens doute déjà de l’impartialité des institutions.
Au RHDP, qui ose encore contredire ?
La discipline de parti n’oblige pas à renoncer à tout esprit critique. Les anciens du RDR connaissent l’histoire du pays et savent à quelle vitesse les rapports de force s’inversent. Être loyal envers un président, c’est parfois lui dire ce qu’il préférerait ne pas entendre mais qui n’est que la stricte vérité. Un chef d’État a moins à craindre de ses adversaires que d’un entourage devenu muet.
Et après Alassane Ouattara ?
Le nom de Téné Birahima Ouattara revient souvent dans les spéculations sur la succession. Rien ne prouve qu’un tel scénario soit arrêté, et il a le droit, comme tout responsable éligible, de nourrir des ambitions. Encore faut-il qu’elles passent par une compétition ouverte, d’abord au sein du RHDP puis sur le plan national. Parce que la Côte d’Ivoire qu’ils convoitent n’appartient ni à un parti, ni à une famille.
Tout laisse penser que le casting de personnalités politiques organisé à la Préfecture de police d’Abobo sert à distribuer plus tard des peines de 20 ans de prison, de quoi créer un désert de candidats, situation qui serait favorable à Téné Birahima Ouattara s’il se lançait dans la course.
C’est la lecture de beaucoup d’Ivoiriens que je vous rapporte là. Et en vérité, elle n’est pas loin de celle que faisaient déjà bon nombre d’entre nous qui redoutions une envie d’Alassane Ouattara de se maintenir au pouvoir lors du changement constitutionnel en 2026. L’histoire nous a donné raison contre la « main sur le cœur » du concerné et de son actuel ministre-gouverneur, M. Ibrahim Cissé Bacongo.
Compaoré, Gbagbo : l’histoire a de la mémoire
Blaise Compaoré a dirigé le Burkina Faso pendant vingt-sept ans. En octobre 2014, sa tentative de modifier la Constitution pour briguer un nouveau mandat a provoqué sa chute. Celui qui a été condamné pour l’assassinat de Thomas Sankara et qui a tenu son pays 27 ans et 16 jours découvrait là la force d’un peuple qu’il avait longtemps cru maîtrisé.
L’absence de réaction des sympathisants de l’opposition ivoirienne ne doit pas être prise pour une souscription à la politique de terreur dirigée contre les leaders politiques. Jamais dans l’histoire de la Côte d’Ivoire autant d’opposants de divers partis politiques n’avaient été aussi intimidés et mis sous pression par des procédures judiciaires baptisées de chefs d’accusation carrément exagérés. On parle carrément d’« atteinte à l’autorité de l’État » et à « l’intégrité du territoire national » là où tout intellectuel attentif à la situation attendait des accusations de « trouble à l’ordre public ».
Laurent Gbagbo l’a résumé à sa manière : « On peut quitter la prison pour aller au pouvoir, et on peut quitter le pouvoir pour aller en prison. » Emprisonné en 1992, président en 2000, il a ensuite été arrêté en 2011 puis transféré à la CPI avant d’être acquitté. Donc, il faut le croire : être au pouvoir aujourd’hui ne vous protège pas plus pour demain.
Les situations politiques changent toujours un jour, souvent lorsqu’on s’y attend le moins. C’est justement ce qui devrait obliger à une gestion égalitaire du pouvoir, pour éviter, lorsqu’adviendra un changement, de se retrouver en exil ou devant les tribunaux.
Cela passe par une gestion saine du pouvoir, afin que les citoyens, témoins privilégiés de l’ambiance de chaque régime, donnent de la voix quand de nouveaux dirigeants chercheront à s’en prendre, si c’est injuste, aux anciens dirigeants. Parce qu’une justice taillée sur mesure se retourne toujours facilement quand la situation s’inverse.
Les situations ne se comparent pas, c’est vrai, mais la leçon, elle, vaut pour tous : aucun pouvoir n’est éternel. Une justice indépendante, en revanche, protège aussi ceux qui gouvernent aujourd’hui et redeviendront demain de simples citoyens.
Ayez oreilles
Rédigé par
Patrice DamaJe suis Patrice Dama, journaliste et analyste politique passionné. À travers mes chroniques sur Afrique sur 7, je propose un regard critique et engagé sur l’actualité, afin d’éclairer les grands enjeux politiques et sociétaux du continent. Suivez-moi pour découvrir mes analyses et mes prises de position sur les débats qui façonnent notre époque.
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