Après la Russie, Wakili Alafé interroge le libéralisme : « l’Afrique doit parler à tout le monde »
Son analyse sur le troisième sommet Russie-Afrique avait fait réagir bien au-delà de nos frontières : plus de 430 000 personnes touchées, plus de 22 000 visites sur le contenu et plus de 2 000 commentaires. Signe que la question des partenaires de l’Afrique passionne, interroge et divise. Dans la lignée de cet entretien, Wakili Alafé, journaliste, patron de presse et consultant média, reprend la parole. Cette fois, il s’attaque à une question de fond : la vague libérale qui déferle aujourd’hui sur le continent peut-elle enfin réussir à lier liberté politique et développement économique ?
Wakili Alafé pour la multiplication des partenaires
En cinq questions, il revient sur les promesses déçues des années 1990, du multipartisme aux Programmes d’ajustement structurel, et sur les causes d’une « crise d’efficacité » qu’il attribue d’abord à la faiblesse des États. Il explique pourquoi, selon lui, le libéralisme d’aujourd’hui, porté par le secteur privé, la transformation locale des matières premières et l’exigence d’un développement inclusif, a plus de chances de réussir.
Le parallèle avec Moscou n’est jamais loin. Au lendemain du sommet Russie-Afrique des 28 et 29 octobre, Wakili Alafé replace la Russie dans le jeu des grandes puissances, aux côtés de la Chine et des États-Unis. Son verdict est sans détour : l’Afrique doit parler à tout le monde, mais refuser de s’enfermer dans un camp. Pour lui, la souveraineté passe par la diversification des partenariats, jamais par la soumission.
Question – Une vague libérale semble submerger l’Afrique aujourd’hui. L’Afrique n’a-t-elle pas connu une vague libérale dans les années 1990 ? Mais, d’abord, que faut-il comprendre par « vague libérale » ?
Wakili Alafé – Par « vague libérale » en Afrique, il faut comprendre une double transition, une transition politique et une transition économique. Il y a bien eu, dans les années 1990, une vague libérale politique avec l’instauration du multipartisme et une vague libérale économique avec l’acceptation des règles de l’économie de marché. Le mythe du libérateur à la tête d’un parti unique s’effondre. Imposée par des dictatures marxistes sous le nom de « socialisme africain », l’économie dirigée, incapable de tenir la promesse du développement, montre ses limites dans la lutte contre la pauvreté. Cette vague libérale des années 1990 ouvre sur notre continent une page politique nouvelle avec la fin des régimes du parti unique, du socialisme africain et des dictatures militaires de la guerre froide. Politiquement, le modèle de la démocratie libérale dite occidentale s’impose. Sur le plan économique, la vague libérale, sous la pression des institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale), prend la forme des « Programmes d’ajustement structurel » (PAS), qui prévoient la privatisation massive des entreprises publiques, la rigueur budgétaire, la dérégulation des marchés et la dévaluation de monnaies locales, comme avec le franc CFA en 1994.
Question – Cette vague libérale des années 1990 permet-elle d’accélérer la transformation politique et économique ?
Wakili Alafé – Le modèle libéral porte quatre promesses : l’épanouissement démocratique, la croissance économique, une meilleure gouvernance et la fin du néocolonialisme. Dans ces quatre domaines, les résultats sont très contrastés. Politiquement, l’épanouissement démocratique, malgré l’ouverture d’espaces de liberté, est timide : le multipartisme ne permet pas des alternances pacifiques, les grands partis politiques se structurant sur une base ethnique et territoriale. Derrière une façade démocratique, le clientélisme et la manipulation des élections oblitèrent la compétition électorale.
Économiquement, la croissance n’est pas au rendez-vous ; au mieux, elle est fragile avec une économie informelle massive, un chômage chronique, la persistance de la pauvreté et la faiblesse de la puissance budgétaire des États. Dans le domaine de la gouvernance, les principes de bonne gouvernance ne sont pas appliqués, le constitutionnalisme libéral n’ayant pas permis la disparition du clientélisme et l’éradication de la corruption, ce qui peut expliquer le retour récent des coups d’État militaires dans la zone sahélienne.
Les indépendances des années 1960 sont purement formelles, elles n’empêchent pas, sous la forme du néocolonialisme, la perpétuation d’une domination indirecte économique, politique, militaire et culturelle, exercée par des puissances étrangères sur les États africains. Parce que les États africains sont trop petits, parce que les dirigeants africains sont dans l’incapacité, pour des raisons multifactorielles, d’exercer une souveraineté pleine et entière qui leur permettrait de se soustraire aux décisions et aux valeurs imposées par des puissances étrangères, on peut dire que l’essor libéral des années 1990 présente un double visage : des avancées timides et une crise d’efficacité.
Question – Quelle est la cause de cette crise d’efficacité de la vague libérale des années 1990 ?
Wakili Alafé – Je vois deux causes. D’abord, une cause idéologique : les stricts dogmes du marché libéral, qui sont ceux du vieux capitalisme inégalitaire, sont, à juste titre, contestés. Ils sont doublement contestés, d’abord par des partis politiques classés à gauche sur l’échiquier politique, ensuite, par les populations, les PAS (Programmes d’ajustement structurel) ayant eu des conséquences sociales dramatiques avec la réduction drastique des dépenses publiques.
Les économistes parlent de « décennie perdue », caractérisée par une paupérisation de masse des sociétés africaines. Mais, il existe une cause plus profonde : dans les années 1990, les États africains ne sont pas suffisamment forts et souverains pour garantir le développement économique et une véritable indépendance qui ne soit pas simplement formelle. Pour attirer les investisseurs locaux et étrangers, les États africains doivent cocher les cases suivantes : 1) la stabilité politique, 2) une économie solide, 3) un climat favorable aux affaires.
Les années 1990 se caractérisent par une forte instabilité avec des conflits et des violences politiques. Les gouvernements civils ne parviennent pas à pacifier l’espace politique malgré l’instauration d’un cadre institutionnel. Cette situation se retrouve aujourd’hui dans la zone sahélienne qui a vu des militaires politisés qui ont réinvesti le champ politique pour s’emparer du pouvoir. La faiblesse de l’État libéral caractérisée par l’impuissance politique et l’impuissance budgétaire explique l’échec d’un modèle libéral qui ne tient pas compte des réalités du terrain. Ce modèle n’a pas réussi à lier la liberté politique, qui devait conduire à des alternances pacifiques, et le développement économique qui suppose des investissements publics et privés massifs.
Question – La vague libérale que connaît l’Afrique aujourd’hui a-t-elle plus de chance de réussir ? À quelles conditions ?
Wakili Alafé – Si l’on admet que cette vague libérale parvient à lier liberté politique et développement économique, elle peut réussir pour trois raisons : 1) les dirigeants africains, qui mesurent à présent les limites de l’Aide Publique au Développement et de l’Aide humanitaire pour soutenir la croissance économique et répondre aux attentes sociales des populations sur le continent, sont en train de bâtir une nouvelle architecture de financement de l’économie africaine, 2) ces mêmes dirigeants prennent conscience du formidable potentiel de développement du continent, 3) le libéralisme moderne est en train de changer de nature et d’objectif par rapport au vieux capitalisme.
Première raison : face à la réduction de l’Aide Publique au Développement, de l’Aide humanitaire et aux risques que représente l’endettement, appuyés par l’Union Africaine, la Banque Africaine de Développement, la Banque Mondiale et le FMI, certains chefs d’État africains (je pense à la Côte d’Ivoire, au Bénin, au Ghana, à l’Éthiopie) sont en train de construire une nouvelle architecture de financement de l’économie africaine qui prévoit de faire du secteur privé le moteur de la croissance. Le PND 2026-2030 de la Côte d’Ivoire est le symbole de cette vague libérale, puisqu’il prévoit un désengagement progressif de l’État au profit du secteur privé, principal moteur du plan, qui doit apporter 70,2 % des investissements. Le Bénin, le Ghana, l’Éthiopie sont sur une même logique libérale. En Éthiopie, le nouveau paysage politique, malgré le contexte sécuritaire, permet aux dirigeants de mettre en œuvre une réforme macroéconomique d’inspiration libérale.
Deuxième raison : les dirigeants africains savent désormais que le continent regorge de richesses naturelles. Les réformes libérales préparent la revanche du sol et du sous-sol africains, revanche qui doit permettre de sortir des pièges de la rente agricole et extractive en diversifiant l’économie et en transformant localement les matières premières brutes. Pour sortir de l’autre piège que représente le capitalisme d’État improductif, le passage de la production brute (agriculture) et de l’extraction brute (minerais, pétrole) à la transformation locale ne peut se faire qu’à travers le secteur privé, s’il est mis en capacité de capter les flux financiers (épargne locale, investissements locaux et internationaux).
Troisième raison : la nature et l’objectif du libéralisme moderne. Si le libéralisme moderne ne se projette pas hors de la nature du vieux capitalisme, il ne pourra pas s’imposer comme modèle de développement pour l’Afrique de demain. Concurrencé par des modèles alternatifs et confronté aux impatiences de la rue africaine, il échouera, si son objectif n’est pas celui d’un développement inclusif, c’est-à-dire un meilleur partage des richesses, et un développement qui lie efficacité économique pour une croissance durable et protection de l’environnement. La lutte des classes, au sens marxiste du terme, a prospéré, parce que le vieux capitalisme, en concentrant les richesses et le capital entre les mains d’un nombre réduit d’opérateurs économiques, était profondément inégalitaire. Il a engendré des frustrations et des colères sociales, devenues politiques.
Le libéralisme moderne a permis l’entrée de nouveaux acteurs dans l’écosystème mondial et en Afrique. Ces acteurs pensent différemment le rapport de l’économie à la société en lien avec l’évolution du rapport entre l’État et le secteur privé. L’un et l’autre sont complémentaires. Pour simplifier, je dirais que, à partir d’un même objectif qui est celui d’un développement inclusif, le rôle du secteur privé est de produire ces richesses, le rôle de l’État est de définir les règles de la répartition des richesses sans contredire l’efficacité économique.
Question – Tout le monde semble se précipiter en Afrique aujourd’hui au regard du formidable potentiel de développement du continent. Les chefs d’État étrangers et les dirigeants des plus grandes entreprises mondiales sont reçus par les présidents africains. Les sommets se multiplient (Chine-Afrique, France-Afrique, Union européenne-Afrique, etc.) pour proposer des modèles de développement. Le troisième sommet Russie-Afrique s’est tenu à Moscou les 28 et 29 octobre 2026. L’Afrique doit-elle parler à tout le monde, alors que la géopolitique mondiale se caractérise par les guerres d’influence et la guerre économique, de haute intensité, que se livrent les trois empires, Chine, Russie et États-Unis ?
Wakili Alafé – Il est évident que l’Afrique doit parler à tout le monde, qu’elle doit s’ouvrir à tous les partenariats. La question est celle de la nature de ce dialogue et des partenariats avec le reste du monde. Dans son histoire récente, postcoloniale, l’Afrique a subi les décisions, les orientations et les valeurs dictées par les puissances étrangères. Elle n’a jamais pu exercer une souveraineté pleine et entière. La Chine, son principal partenaire commercial, l’enferme dans une dissymétrie structurelle majeure dans la nature des contrats, des flux financiers et des échanges commerciaux.
La diplomatie des affaires de Trump l’enferme dans une logique transactionnelle : aide politique, économique et sécuritaire contre des « terres rares » et des minéraux stratégiques. La diplomatie idéologisée de la Russie, un nain économique qui ne peut pas l’accompagner financièrement, l’enferme dans une guerre perpétuelle contre l’Occident. Les États africains ne doivent pas se laisser enfermer dans un camp, comme à l’époque de la « guerre froide ». Ce qui se joue, c’est la construction, dans chaque État d’une souveraineté nationale. La souveraineté exclut tout lien de subordination à une puissance étrangère. En évitant des relations bilatérales exclusives, la logique des États africains doit être celle de la diversification et non pas celle de la soumission.
Rédigé par
Patrice DamaJe suis Patrice Dama, journaliste et analyste politique passionné. À travers mes chroniques sur Afrique sur 7, je propose un regard critique et engagé sur l’actualité, afin d’éclairer les grands enjeux politiques et sociétaux du continent. Suivez-moi pour découvrir mes analyses et mes prises de position sur les débats qui façonnent notre époque.
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