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Gbagbo ou Ouattara : bilan des réalisations et des limites

Patrice Dama
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Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo
Studio Afrique Sur 7 – Photo : Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo

Qui a le mieux gouverné la Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo ou Alassane Ouattara ? Le bilan dépend du critère retenu. Les chiffres de croissance favorisent nettement la période Ouattara. Mais les deux présidents n’ont pas gouverné dans les mêmes conditions : Gbagbo a exercé le pouvoir pendant une décennie marquée par la rébellion et la partition du pays, tandis que Ouattara a dirigé un État réunifié, avec un fort appui financier extérieur, avant de faire face à d’autres crises.

La comparaison doit donc regarder les réalisations, mais aussi leur origine, leur mise en œuvre et leurs limites. Certains projets ont été préparés sous un président et achevés sous l’autre. Les présenter comme l’œuvre d’un seul serait trompeur.

Abidjan, entre défis urbains et grands projets d’infrastructure

Les périodes Gbagbo et Ouattara ne se comparent pas sans tenir compte du contexte politique et économique.

Laurent Gbagbo : maintenir l’État et négocier une sortie de crise

Laurent Gbagbo accède à la présidence en octobre 2000, dans un contexte politique tendu. En septembre 2002, une rébellion armée éclate. Le territoire est ensuite divisé entre le Sud contrôlé par le gouvernement et le Nord tenu par les Forces nouvelles. Cette situation réduit la capacité de l’État à administrer tout le pays et freine les investissements.

Les principales réalisations de son pouvoir

  • Le maintien du fonctionnement de l’État malgré la crise. Le pouvoir met en avant le recours accru aux recettes intérieures, souvent présenté sous l’expression de « budget sécurisé », alors que les financements extérieurs sont fortement perturbés. Cette réponse a permis à l’administration de continuer à fonctionner, mais elle n’a pas remplacé les investissements ni les financements qui manquaient.

  • La relance du dialogue avec les Forces nouvelles. L’Accord politique de Ouagadougou, signé le 4 mars 2007 par Laurent Gbagbo et Guillaume Soro, ouvre une nouvelle étape dans le processus de sortie de crise. Guillaume Soro devient Premier ministre. L’accord prévoit notamment des mesures liées à la réunification, à l’identification de la population et à la préparation des élections. Il s’agit d’un résultat politique majeur, même si la réunification reste incomplète et que le processus ne met pas fin aux tensions.

  • La poursuite de la décentralisation. Des conseils généraux sont mis en place au début des années 2000. L’objectif est de rapprocher une partie de l’action publique des territoires. Cette politique s’inscrit toutefois dans un mouvement de décentralisation plus ancien et ses résultats ont été limités par le manque de moyens et par la partition du pays.

  • La progression du dossier d’allègement de la dette. La Côte d’Ivoire atteint un point de décision de l’initiative PPTE en 2009. Le processus sera achevé en 2012, sous la présidence d’Alassane Ouattara. Le dossier a donc avancé pendant la période Gbagbo, mais l’allègement final relève d’une étape postérieure et d’un travail mené par plusieurs gouvernements.

Ces réalisations sont d’abord politiques et institutionnelles. Il est plus difficile d’attribuer à cette période une série de grands équipements achevés à l’échelle nationale. La guerre, la division du territoire et la faiblesse des financements ont pesé sur les projets. Cela ne suffit pas à effacer les choix de gestion du pouvoir.

Un bilan économique ralenti et des fautes graves

Selon les séries de la Banque mondiale sur la croissance du PIB réel, l’économie ivoirienne a connu des années de récession au début de la crise. La moyenne annoncée pour 2001-2010 est d’environ 1,4 %. Ce chiffre doit être lu avec prudence : il inclut les conséquences de la rébellion, mais aussi les années de croissance faible après le retour d’une accalmie relative. La guerre explique une partie du bilan économique, pas l’ensemble des décisions prises par le gouvernement.

La gestion de la filière café-cacao a également été critiquée. En 2008, des responsables du secteur sont arrêtés dans une affaire portant sur l’utilisation des fonds de la filière. Les producteurs, eux, ont vécu des évolutions de prix et de revenus qui ne se résument pas à une formule politique. Sans série homogène sur le prix effectivement perçu par les planteurs, il serait excessif de présenter une hausse comme un acquis incontestable de toute la période.

En juillet 2006, le déversement de déchets toxiques du navire Probo Koala à Abidjan provoque une crise sanitaire majeure. Le bilan officiel fait état de 17 morts et de milliers de personnes prises en charge. L’affaire met en cause la capacité des autorités à prévenir le risque, protéger les habitants et organiser une réponse rapide.

Enfin, la crise de l’élection présidentielle de 2010 est le point le plus lourd du bilan politique. Laurent Gbagbo refuse de céder le pouvoir après la proclamation des résultats donnant Alassane Ouattara vainqueur. Les violences qui suivent font des milliers de victimes. Laurent Gbagbo est acquitté par la Cour pénale internationale des charges de crimes contre l’humanité; cet acquittement est devenu définitif en 2021. Il ne règle pas, à lui seul, la question des responsabilités dans les violences ni celle de l’accès des victimes à la justice.

Alassane Ouattara : reprise économique et grands équipements

Alassane Ouattara arrive au pouvoir après la crise postélectorale de 2010-2011. Il hérite d’un pays profondément éprouvé, avec une économie en recul et des institutions à reconstruire. Il bénéficie ensuite d’un territoire réunifié, d’un retour des bailleurs et d’une amélioration de l’accès au financement. Ces conditions favorisent le redémarrage, sans retirer au gouvernement sa responsabilité dans les choix d’investissement et de gestion.

Les réalisations les plus visibles

  • L’allègement de la dette extérieure. Le 26 juin 2012, la Côte d’Ivoire atteint le point d’achèvement de l’initiative PPTE. Le FMI et la Banque mondiale annoncent alors un allègement de plus de 4 milliards de dollars au titre des initiatives PPTE et IADM. Le travail avait été engagé avant 2011, mais l’achèvement du processus intervient sous Ouattara et libère des marges financières pour la reconstruction.

  • Une croissance économique soutenue pendant plusieurs années. Après la forte contraction de 2011, le PIB rebondit. La croissance est restée élevée durant une large partie des années 2010, avant de ralentir avec la pandémie en 2020. Ce redémarrage traduit à la fois la fin de la crise, le retour de l’investissement et les choix économiques du gouvernement. Il ne dit pas, à lui seul, comment les revenus et les services publics sont répartis entre les ménages.

  • Des infrastructures de transport et d’énergie. Le pont Henri-Konan-Bédié est ouvert à la circulation en 2014 et le barrage hydroélectrique de Soubré est mis en service en 2017. Ces ouvrages sont devenus des symboles du programme de grands travaux. Pour le pont, il faut rappeler que le projet a été préparé avant l’arrivée au pouvoir de Ouattara, tandis que sa réalisation et son ouverture ont lieu sous son administration.

  • La mise en œuvre de la Couverture maladie universelle. La loi portant création de la CMU est adoptée en 2014 et le dispositif entre progressivement en application à partir de 2019. C’est un progrès institutionnel important. L’existence d’un régime ne garantit toutefois pas automatiquement un accès simple aux soins : l’enrôlement, la disponibilité des structures, le coût restant à charge et la qualité des prestations comptent aussi.

  • La construction et la rénovation d’équipements sportifs. L’organisation de la CAN 2023, disputée en 2024, s’est accompagnée de travaux dans plusieurs villes, notamment sur les stades et les infrastructures d’accueil. Ces équipements peuvent servir après la compétition, à condition d’être entretenus et utilisés au bénéfice des clubs et des populations.

Le détail des chantiers et des chiffres avancés par les pouvoirs publics est présenté dans notre article sur les réalisations d’Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire. Les annonces officielles doivent être distinguées des résultats mesurés de façon indépendante.

Les limites du bilan Ouattara

La croissance n’a pas supprimé les inégalités ni la pauvreté. Les progrès nationaux peuvent coexister avec des écarts entre Abidjan et les régions, entre villes et campagnes, et entre les secteurs qui bénéficient des investissements. Les taux de pauvreté varient selon les années, les seuils retenus et les enquêtes. Il faut donc préciser la source et la période avant de les comparer.

La dette publique a également augmenté après 2019. La Direction générale du Trésor française évalue son niveau à 59,3 % du PIB en 2024, contre 37,2 % en 2019. Le niveau d’endettement ne suffit pas à juger la politique budgétaire : il faut aussi regarder le coût des emprunts, les recettes, les investissements financés et la capacité du pays à rembourser.

Le bilan politique reste contesté. Les violences qui accompagnent l’élection de 2020 ont fait des morts et des blessés, selon les chiffres officiels cités à l’époque. La question des mandats présidentiels et des candidatures exclues de la compétition a également nourri les critiques de l’opposition et d’organisations de la société civile. Ces controverses ne se confondent pas avec les résultats économiques, mais elles font partie du bilan d’un président.

Gbagbo ou Ouattara : comparaison des réalisations

Critère

Laurent Gbagbo

Alassane Ouattara

Contexte

Rébellion de 2002, partition du pays, financements extérieurs perturbés

Sortie de crise, réunification, retour des bailleurs, puis mutineries, attentat de Grand-Bassam et pandémie

Réalisations mises en avant

Accord politique de Ouagadougou en 2007, maintien de l’administration, poursuite de la décentralisation, progression du dossier PPTE

Achèvement PPTE en 2012, reprise économique, pont HKB, barrage de Soubré, mise en œuvre de la CMU, équipements liés à la CAN

Résultats économiques

Croissance faible et irrégulière, fortement affectée par la guerre

Croissance élevée pendant une grande partie des années 2010, dette publique en hausse après 2019

Principales limites

Gestion de la filière cacao, affaire Probo Koala, crise électorale de 2010-2011

Endettement, inégalités persistantes, tensions politiques et controverses électorales

Ce que les chiffres ne peuvent pas trancher

La croissance moyenne est nettement plus forte sous Alassane Ouattara que sous Laurent Gbagbo. Mais comparer les deux moyennes sans rappeler la guerre et le redémarrage après 2011 donne une image incomplète. Le rebond a été rendu possible par la réunification du pays, le retour des financements, l’allègement de la dette et les investissements. Le gouvernement Ouattara peut revendiquer la mise en œuvre de programmes et de chantiers, mais il n’a pas créé seul toutes les conditions de cette reprise.

Le bilan de Laurent Gbagbo comprend des avancées politiques, notamment l’accord de Ouagadougou, ainsi que des tentatives de maintien de l’administration dans un contexte exceptionnel. Il reste marqué par une croissance faible, des problèmes de gouvernance et surtout le refus du résultat de l’élection de 2010. Le contexte de guerre est indispensable pour comprendre ses résultats, mais il n’efface pas les responsabilités politiques.

Le bilan d’Alassane Ouattara est plus convaincant sur la croissance et la réalisation de grands équipements. Le pont HKB, le barrage de Soubré, la CMU et les travaux de la CAN comptent parmi les réalisations tangibles. Le point d’achèvement PPTE de 2012 est aussi un résultat important, même si le dossier avait commencé avant son arrivée. En parallèle, la dette a augmenté, les inégalités persistent et ses choix politiques restent contestés.

En résumé : sur les infrastructures et la performance économique, l’avantage revient à Alassane Ouattara. Sur la sortie négociée de crise de 2007, Laurent Gbagbo peut revendiquer un rôle majeur. Aucun de ces acquis ne permet d’éluder les fautes de gouvernance ni les violences qui ont marqué les deux périodes. Pour suivre les dossiers actuels, retrouvez aussi notre rubrique consacrée à l’actualité politique en Côte d’Ivoire.

Sources et repères

Rédigé par

Patrice Dama

Je suis Patrice Dama, journaliste et analyste politique passionné. À travers mes chroniques sur Afrique sur 7, je propose un regard critique et engagé sur l’actualité, afin d’éclairer les grands enjeux politiques et sociétaux du continent. Suivez-moi pour découvrir mes analyses et mes prises de position sur les débats qui façonnent notre époque.

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