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Le nouveau gouvernement est formé et des questions les plus perturbatrices taraudent déjà les esprits. Téné Birahima, petit frère du Président Alassane Ouattara, Vice-Premier ministre : à quoi va servir Beugré Mambé, le Premier ministre ? Avec cette nomination fantaisiste, le Président vient d’ouvrir une séquence qui laissera bien des traces peu glorieuses dans la notion de la gouvernance démocratique… Une analyse de Patrice Dama.
La nomination de Téné Birahima Ouattara gêne même les cadres et militants du RHDP
En Côte d’Ivoire, pays de plus de 30 millions d’habitants avec des compétences diverses et variées, cette nomination de Téné Birahima au poste de Vice-Premier ministre pose problème. Elle raconte autre chose. Elle montre une manière de gouverner d’un régime qui n’a plus de gêne. Un pouvoir qui brave les interdits, y compris la morale. Et le silence qui plane après toutes ces transgressions en dit long sur la peur qu’inspire le régime Ouattara aux Ivoiriens.
Disons-le tout net, les Ouattara font preuve d’une certaine audace, presque déconcertante, dans la gestion de l’image républicaine de la Côte d’Ivoire. Les manœuvres les plus audacieuses pour écarter des candidats crédibles de la présidentielle sont encore dans les esprits. Le fait d’avancer sans raison des élections législatives, le but étant de permettre aux actuels tenants de la CEI d’organiser le scrutin sans la RLE promise avant la fin de l’année, fait perdre son latin à toute personne essayant de comprendre ce qui se passe dans ce pays.
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Il faut appeler les choses par leur nom : nommer son petit frère à un poste de Vice-Premier ministre alors que le Premier ministre existe déjà, c’est fausser expressément la chaîne de commandement. C’est un message envoyé par le régime Ouattara : à savoir que la République n’est plus seulement un cadre, elle devient un cercle. C’est désormais juste l’affaire d’un clan de confiance, réduit, familial et verrouillé.
Beugré Mambé, le Premier ministre, sait désormais qu’il n’est pas seul à la barre, même s’il ne l’a jamais vraiment été depuis sa première désignation. Un droit de regard officiel vient d’être donné à Téné Birahima, par ailleurs puissant Ministre de la Défense à qui tout le gouvernement devra officiellement faire allégeance. On peut même dire que le nouveau Premier ministre de Côte d’Ivoire est Téné Birahima, le temps d’éclipser Mambé, qui doit bien se sentir à l’étroit dans sa fonction.
Une fonction de trop… ou une fonction pour surveiller ?
Sur le papier, le poste de vice-Premier ministre peut se justifier. Dans certains pays, il sert à coordonner des ministères, à fluidifier l’action gouvernementale, à soulager un Premier ministre pris dans la gestion quotidienne. En théorie, c’est un outil. En pratique, en Côte d’Ivoire, le symbole écrase tout.
Parce qu’il ne s’agit pas de n’importe quel vice-Premier ministre. Il s’agit du frère du chef de l’État. Et il s’agit, en plus, d’un homme placé à la Défense, un ministère sensible, au cœur des équilibres sécuritaires, des rapports de force, des lignes rouges de l’État. On ne peut pas faire comme si cela n’avait pas de portée.
Dans l’opinion, cette combinaison donne une impression difficile à effacer : celle d’un “gendarme” au sein même du gouvernement. Un homme qui n’est pas là uniquement pour exécuter une politique publique, mais pour tenir, surveiller, sécuriser l’appareil. Un verrou.
On peut toujours tenter d’enrober, évoquer la “coordination”, la “stabilité”, la “continuité”. Mais dans un pays qui se présente comme démocratique, système politique où les compétences sont censées être de divers horizons, ce type de nomination est une mise sous contrôle de l’équipe gouvernementale.
La Côte d’Ivoire des compétences… mais pas au sommet ?
Le paradoxe dans tout cela est que la Côte d’Ivoire en a des compétences. Aussi bien dans l’administration que dans le secteur privé et de l’armée. Des profils solides et éprouvés existent, parfois même déjà en poste. Alors pourquoi ce choix hautement controversé ?
Beaucoup de citoyens ivoiriens, et même des acteurs politiques, y compris du RHDP, murmurent : si le pays a tant de cadres, pourquoi faut-il que ce soit le frère du Président qui occupe cette fonction aussi élevée ? Pourquoi la confiance ne pourrait-elle pas se construire avec d’autres Ivoiriens ?
L’autre vérité est que cette nomination affaiblit tout le gouvernement. Elle passe un signal brutal aux autres collaborateurs du Président : vous pouvez être compétents, loyaux, disponibles, mais la confiance ultime ne vous sera jamais totalement accordée. Le malaise, bien malgré l’absence de courage, est déjà bien installé dans la République.
Un État moderne ne se gère pas comme une entreprise familiale, le pays n’étant la propriété de personne. Encore que dans une entreprise familiale, on réserve les postes les plus importants aux collaborateurs les plus performants pour plus de prospérité. Au fond, on finit toujours par payer le prix de la confusion entre lien du sang et intérêt collectif.
Quand la République donne l’impression d’une monarchie
Ce n’est pas une accusation juridique ou une condamnation personnelle. C’est une lecture politique. La nomination d’un frère à un poste aussi central alimente naturellement une idée que beaucoup redoutent : la familiarisation des affaires de l’État. Le glissement, lent mais visible, d’une République vers une logique de clan.
Un État ne peut pas être un héritage. Une République ne peut pas fonctionner comme une maison. Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo avaient aussi des parents et jamais ils ne les ont propulsés à la tête de leurs équipes pour surveiller leurs collaborateurs.
La Côte d’Ivoire, qui a tant souffert de crises politiques, aurait gagné à se restaurer dans un environnement de confiance, dans la responsabilisation des acteurs. Elle a bien besoin d’institutions fortes, pas de symboles fragiles. Et cette nomination de Téné Birahima Ouattara à ce poste n’est ni justifiée par ses compétences ni par son parcours. Autrement, on aurait pas entendu l’avènement de son frère Alassane Ouattara au pouvoir avant d’entendre parler de ses compétences.
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Le Président Alassane Ouattara a lui-même fait parler de lui comme un homme rigoureux et compétent, bien avant d’occuper le poste de Premier ministre de Côte d’Ivoire. Un cas de figure dans lequel nous ne sommes pas avec Téné Birahima Ouattara, dont on n’avait jamais entendu parler de compétences hors normes.
Au RHDP, ils sont nombreux les militants et cadres qui n’en pensent pas moins, mais qui sont bien obligés d’éviter d’en parler en dehors de leurs « chambres », exactement comme des ambitions présidentielles.

