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- Pouvoir, opposition, transmission : le cycle politique ivoirien décrypté
- Une stabilité longtemps construite sur le silence
- Le refus de transmettre, un fil conducteur
- Une réconciliation souvent instrumentalisée
- Côte d’Ivoire : Le contraste régional qui dérange
- Une lassitude populaire de plus en plus visible
- Jusqu’à quand ce cycle ?
En Côte d’Ivoire, la politique ne progresse pas par ruptures franches, encore moins par véritables refondations. Elle évolue par cycles. Des phases de tensions intenses, parfois contenues, parfois explosives, suivies de périodes de dialogue présentées comme salvatrices, mais qui, dans les faits, laissent intactes les lignes de fracture. Le pays avance ainsi, par à-coups, sans jamais traiter ce qui alimente réellement l’instabilité… Analyse de Patrice Dama.
Pouvoir, opposition, transmission : le cycle politique ivoirien décrypté
Avec le recul, cette mécanique apparaît presque routinière. Chaque crise semble annoncer la suivante. Les acteurs changent, les contextes aussi, mais les réflexes demeurent. Le pouvoir se défend, l’opposition se radicalise, puis vient l’appel à la réconciliation, souvent tardif, rarement profond.
Une stabilité longtemps construite sur le silence
La Côte d’Ivoire indépendante a longtemps été citée comme un exemple de paix en Afrique de l’Ouest. Une image flatteuse, mais incomplète. Cette stabilité reposait surtout sur une centralisation extrême du pouvoir et une mise à distance durable de toute contestation. Le pluralisme n’était pas absent par hasard, il était neutralisé.
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Derrière le récit d’un pays apaisé, plusieurs crises ont pourtant jalonné les premières décennies d’après indépendance. La violente répression du Sanwi, puis l’affaire du Guébié, ont bien montré très tôt que la dissidence, réelle ou supposée, était bien gérée par la force et la contrainte au silence. Ces épisodes fortes, rarement utilisées publiquement comme éléments de leçons à retenir, ont laissé des traces profondes. Les populations concernées par ces drames ont appris à taire leurs blessures. Et ce n’est pas par adhésion, mais bien par la crainte de voir la violence se reproduire.
C’est ce contexte qui a permis à feu Félix Houphouët-Boigny de gouverner tranquillement sans partage pendant plus de trente années. La question de la succession, pourtant centrale, a été constamment repoussée. À sa mort, ce qui avait été contenu a brutalement ressurgi.
Le refus de transmettre, un fil conducteur
Depuis, un schéma se répète. Le pouvoir se personnalise, s’installe dans la durée, puis invoque la stabilité pour justifier son maintien. L’opposition ivoirienne, de son côté, dénonce l’autoritarisme et pourtant elle peine à incarner une alternative crédible.
Aujourd’hui encore, le refus des dirigeants d’organiser la transmission pèse assez lourdement. Alassane Ouattara, qui aurait pu organiser une succession apaisée après deux mandats, a prolongé son règne à trois au nom d’une supposée demande populaire. Il vient de répliquer l’expérience avec un quatrième mandat, qui loin de clore le débat, entretient une paix fragile.
Dans le camp opposé, les contradictions sont toutes aussi fortes et aussi visibles. Laurent Gbagbo, figure dominante de la vie politique ivoirienne depuis les années Houphouët, oscille entre retrait annoncé et retour stratégique. La parole donnée se brouille, les positions évoluent au gré des rapports de force. Là aussi, la transmission reste théorique.
Dans les deux camps, le peuple est régulièrement convoqué comme argument suprême. On s’en réclame pour rester, on s’en réclame pour revenir. Mais cette invocation permanente finit par sonner creux, tant elle sert surtout à justifier des choix déjà arrêtés.
Une réconciliation souvent instrumentalisée
Après chaque épisode de tension, la réconciliation s’impose comme passage obligé. Elle est mise en scène, institutionnalisée, parfois médiatisée. Mais elle repose rarement sur une remise en question réelle des pratiques politiques.
La Côte d’Ivoire a connu des commissions, des dialogues, des rencontres au sommet. Elles ont permis d’éviter de nouvelles explosions majeures, c’est vrai. Mais elles n’ont pas restauré la confiance. Trop de blessures sont restées sans réponse, trop de responsabilités sans clarification.
Dans ce climat, certains trouvent même un intérêt objectif à l’instabilité. Tant que les tensions persistent, certaines positions restent protégées. La peur du désordre devient un argument pour justifier l’immobilisme. Dire les choses clairement, poser les vrais diagnostics, c’est prendre le risque de perdre des avantages durement acquis.
Côte d’Ivoire : Le contraste régional qui dérange
La comparaison avec le Ghana voisin est souvent évoquée, parfois à demi-mot. Là-bas, l’alternance fonctionne, les règles sont acceptées, les élections ne déclenchent plus de crises majeures. Ce contraste met en avant ce qui manque cruellement encore en Côte d’Ivoire : une confiance dans le jeu démocratique.
Ce n’est pas vraiment une question de culture politique ou même de maturité supposée, mais bien de choix institutionnels et de comportements répétés. Là où les règles sont très claires et respectées de chacun, la paix s’installe durablement. Là où elles sont contournées, elle reste précaire.
Une lassitude populaire de plus en plus visible
Dans la société ivoirienne, la fatigue est palpable. Beaucoup ne se reconnaissent plus ni dans le pouvoir, ni dans l’opposition. L’aspiration dominante n’est plus idéologique, elle est pratique : vivre sans craindre que chaque échéance électorale ne replonge le pays dans l’incertitude.
Une paix réelle, débarrassée des calculs politiciens, libérerait des énergies considérables. Elle permettrait aux institutions, aux administrations, aux forces de sécurité, aux enseignants, aux magistrats, de travailler sans arrière-pensée politique permanente.
Jusqu’à quand ce cycle ?
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La question demeure entière. Quand la Côte d’Ivoire sortira-t-elle de ce cycle de tensions suivies de réconciliations inachevées ? Tant que la transmission du pouvoir restera un tabou, tant que la peur de perdre primera sur l’intérêt collectif, la répétition continuera.
L’histoire ivoirienne l’a déjà montré : ignorer les leçons du passé n’efface pas les crises, cela les reporte. Et chaque report rend la sortie plus difficile.

